Sumiyoshi-taisha à Osaka : architecture antique et pont arqué Sorihashi

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Sumiyoshi-taisha, le grand sanctuaire des divinités de la mer d'Osaka

Sumiyoshi-taisha, le grand sanctuaire des divinités de la mer d Osaka
Au sud d'Osaka, à l'écart de l'effervescence de Namba et des néons de Dotonbori, le Sumiyoshi-taisha (住吉大社) déploie ses pavillons d'un rouge profond dans un calme presque irréel. Ce n'est pas un sanctuaire comme les autres : il est le grand sanctuaire tutélaire d'Osaka et la maison mère d'environ 2 300 sanctuaires Sumiyoshi disséminés dans tout l'archipel. Compté parmi les plus anciens lieux de culte shintô du Japon, il offre au voyageur une plongée rare dans une architecture sacrée antérieure à l'arrivée du bouddhisme, ainsi qu'un pont arqué devenu l'une des images les plus célèbres de la ville. Familièrement, les Osakaïens l'appellent affectueusement Sumiyossan, signe de l'attachement populaire dont il fait l'objet depuis des siècles.

Une fondation légendaire liée à l'impératrice Jingū

L'histoire du Sumiyoshi-taisha plonge ses racines dans les récits fondateurs du Japon, consignés dans les deux plus anciennes chroniques du pays, le Kojiki (古事記) et le Nihon Shoki (日本書紀). Selon la tradition, le sanctuaire aurait été fondé en l'an 211, sous le règne de l'impératrice Jingū (神功皇后), figure semi-légendaire vénérée comme impératrice régente.

Le récit veut que Jingū ait entrepris une expédition maritime vers la péninsule coréenne. Avant de prendre la mer, elle aurait reçu l'oracle des trois divinités de Sumiyoshi, qui guidèrent et protégèrent sa flotte tout au long de la traversée. De retour saine et sauve, l'impératrice fit ériger en ce lieu, alors situé en bord de mer, un sanctuaire pour rendre grâce aux divinités qui avaient veillé sur ses navires. La fondation matérielle est attribuée à un personnage nommé Tamomi no Sukune, à qui fut confiée la charge sacerdotale. Après sa propre mort, l'impératrice Jingū fut elle-même divinisée et associée au sanctuaire, dont elle devint l'une des divinités principales.

Cette origine maritime n'est pas anecdotique : pendant des siècles, le rivage de la baie d'Osaka venait presque lécher l'enceinte du sanctuaire. Sumiyoshi était alors le point de départ et de retour des navires, et notamment des ambassades japonaises envoyées vers la Chine des Tang (les fameuses missions kentōshi). Les marins, les pêcheurs et les voyageurs venaient y prier avant de s'embarquer. Aujourd'hui, l'urbanisation a repoussé la mer au loin, mais la vocation protectrice du sanctuaire envers les voyageurs et les gens de mer demeure intacte.

Les divinités vénérées : les Sumiyoshi Sanjin et l'impératrice Jingū

Le Sumiyoshi-taisha relève du shintô (神道), la religion autochtone du Japon centrée sur le culte des kami, ces divinités et forces sacrées qui habitent la nature et le monde. Ici, le culte se concentre sur quatre divinités principales.

Les trois premières forment ce que l'on appelle les Sumiyoshi Sanjin (住吉三神), les « trois divinités de Sumiyoshi ». Il s'agit de :

Sokotsutsu no O no Mikoto (底筒男命), divinité des profondeurs de la mer ;

Nakatsutsu no O no Mikoto (中筒男命), divinité des eaux médianes ;

Uwatsutsu no O no Mikoto (表筒男命), divinité de la surface des flots.

Selon la mythologie, ces trois divinités naquirent lorsque le dieu Izanagi se purifia dans l'eau après son retour du royaume des morts, chacune émergeant d'une couche différente de la mer. Elles sont vénérées comme gardiennes de la mer, de la navigation et de la sécurité des voyages, mais aussi, plus largement, comme divinités de la purification, de la poésie waka et des arts.

La quatrième divinité est l'impératrice Jingū elle-même, honorée sous son nom divin d'Okinaga-tarashi-hime no Mikoto (息長帯比売命). On la prie pour la protection nationale, la prospérité et, tout particulièrement, pour les accouchements heureux et la sécurité des femmes enceintes. Cette association à la maternité et à la fertilité fait du Sumiyoshi-taisha un lieu très fréquenté par les futures mères et les familles.

Au fil du temps, le sanctuaire est aussi devenu un lieu de prière pour la réussite des affaires et le commerce, en lien avec la vocation marchande et portuaire d'Osaka. Cette dimension commerciale s'incarne dans une pratique très populaire, le Hattatsu mairi (初辰まいり), le « pèlerinage du premier jour du Dragon » : chaque mois, lors du premier jour du dragon du calendrier traditionnel, les fidèles visitent une série de sous-sanctuaires pour prier la prospérité de leur activité, en collectionnant de petites figurines de chats porte-bonheur.

Le sumiyoshi-zukuri, un style architectural d'avant le bouddhisme

Ce qui fait l'exceptionnelle valeur du Sumiyoshi-taisha, c'est qu'il a donné son nom à un style architectural à part entière : le sumiyoshi-zukuri (住吉造). Ce style est considéré comme l'une des trois plus anciennes formes d'architecture sacrée purement japonaise, aux côtés du shinmei-zukuri (celui du sanctuaire d'Ise) et du taisha-zukuri (celui d'Izumo). Tous trois sont antérieurs à l'introduction du bouddhisme et des influences continentales venues de Chine et de Corée, qui transformèrent ensuite profondément l'architecture religieuse de l'archipel.

Le sumiyoshi-zukuri se reconnaît à plusieurs traits caractéristiques. Le toit est droit, à deux pans, sans la moindre courbure : il ne possède pas les coins relevés et les lignes incurvées que l'on associe d'ordinaire aux toitures de style chinois. Il est recouvert d'un chaume d'écorce de cyprès du Japon (hinoki). Sur le faîte se dressent les éléments emblématiques de l'architecture shintô ancienne : les chigi (千木), deux paires de poutres croisées qui se prolongent au-dessus des pignons en forme de fourche, et les katsuogi (鰹木), ici au nombre de cinq, sortes de billettes cylindriques posées horizontalement en travers du faîte.

Les murs présentent un contraste de couleurs très net : les piliers et les boiseries sont peints d'un vermillon éclatant, tandis que les parois sont blanchies. L'intérieur de chaque pavillon principal est divisé en deux espaces, le naijin (内陣), sanctuaire intérieur réservé à la divinité, et le gejin (外陣), salle extérieure, séparés et alignés dans la profondeur. Les bâtiments reposent directement sur le sol par des piliers fichés en terre ou posés sur des socles, sans la vaste plateforme surélevée que l'on rencontre ailleurs.

Les quatre pavillons principaux actuels (honden, 本殿) furent reconstruits en 1810. Comme nombre de sanctuaires anciens, le Sumiyoshi-taisha était autrefois soumis au principe du shikinen sengū, la reconstruction périodique à l'identique, garante de la transmission du savoir-faire et de la pureté rituelle. Ces quatre pavillons de 1810 sont aujourd'hui classés Trésors nationaux (kokuhō, 国宝) du Japon, distinction qui consacre leur valeur architecturale et historique exceptionnelle.

Les quatre pavillons principaux et leur disposition singulière

La disposition des quatre pavillons principaux est l'une des particularités les plus frappantes du sanctuaire, unique en son genre au Japon. Au lieu d'être alignés côte à côte ou disposés en éventail, les pavillons adoptent une configuration en forme de flotte de navires voguant vers l'ouest, c'est-à-dire vers la mer.

Les trois premiers pavillons, le Daiichi hongū (第一本宮), le Daini hongū (第二本宮) et le Daisan hongū (第三本宮), sont placés l'un derrière l'autre, en file, tous tournés vers l'ouest. Le quatrième, le Daiyon hongū (第四本宮), se tient juste à côté du troisième, formant ainsi un léger décrochement latéral. Cette orientation vers l'ouest, vers le couchant et l'océan, tranche avec la plupart des sanctuaires édifiés après l'époque de Nara, qui font face au sud.

Chacun des trois pavillons en file abrite l'une des trois divinités de Sumiyoshi : le premier honore Sokotsutsu no O no Mikoto, le deuxième Nakatsutsu no O no Mikoto, et le troisième Uwatsutsu no O no Mikoto. Le quatrième pavillon, placé au flanc du troisième, est dédié à l'impératrice Jingū. Cette image de pavillons en procession, comme des bateaux suivant leur sillage vers le large, rappelle de manière saisissante l'âme maritime du lieu.

Devant les pavillons se dresse un élément curieux, le Kakutorii (角鳥居), ou « torii à montants carrés ». Contrairement aux portails shintô habituels, ses piliers ne sont pas cylindriques mais de section carrée, et sa barre transversale supérieure ne déborde pas de part et d'autre des montants verticaux. Ce torii angulaire, d'un type très rare, est lui aussi considéré comme l'un des plus anciens du Japon.

Le pont Sorihashi, emblème du sanctuaire

S'il est une image qui incarne à elle seule le Sumiyoshi-taisha, c'est bien celle de son pont arqué. Le Sorihashi (反橋), dont le nom signifie « pont cambré », est officiellement désigné ainsi, mais tout le monde le connaît sous son surnom de Taikobashi (太鼓橋), le « pont tambour ». Ce surnom vient du reflet du pont dans l'eau de l'étang qu'il enjambe : la courbe de l'arche et son image renversée dessinent ensemble un cercle parfait, évoquant la forme ronde d'un tambour japonais.

Le pont franchit un étang sacré à l'entrée de l'enceinte. Sa pente est remarquablement raide, presque vertigineuse, ce qui en fait davantage un objet de contemplation et de symbole qu'un simple passage. La tradition populaire veut que le franchir constitue un acte de purification : en gravissant puis en redescendant l'arche, le fidèle se débarrasse symboliquement de ses souillures avant d'accéder à l'espace sacré des divinités. Peint du même vermillon que les pavillons, le Sorihashi est splendide en toute saison, mais il devient particulièrement photogénique au printemps, sous les cerisiers, et en hiver lorsqu'une fine couche de neige souligne sa courbe.

Les sous-sanctuaires et les curiosités du domaine

Le domaine du Sumiyoshi-taisha ne se limite pas à ses quatre pavillons principaux : il abrite une constellation de sous-sanctuaires (setsumatsusha) et de petits lieux de dévotion qui font tout le charme d'une visite attentive.

Parmi eux, l'Ōtoshisha (大歳社) est l'une des étapes majeures du pèlerinage Hattatsu mairi ; on y vénère la divinité des récoltes et de la prospérité. C'est là que se trouve la fameuse Omokaru-ishi (おもかる石), la « pierre du lourd-léger ». Le rituel consiste à formuler un vœu en soulevant la pierre une première fois, puis à la soulever de nouveau : si elle paraît plus légère que prévu, le vœu se réalisera ; si elle semble plus lourde, il faudra encore patienter ou redoubler d'efforts.

Le Tanekashisha (種貸社), autre étape du circuit mensuel, est dédié aux divinités de la fertilité, des semences et de la descendance. Les couples souhaitant un enfant et les commerçants espérant faire fructifier leur capital viennent y prier. À ces sous-sanctuaires s'ajoutent de nombreux autels dédiés à des divinités variées, qui font du domaine un véritable archipel sacré que l'on parcourt à pied.

Le visiteur croise aussi partout l'animal emblématique du sanctuaire : le lapin (usagi, 兎). La tradition rattache la fondation du sanctuaire à un jour de l'année et du mois du Lièvre, faisant du lapin le messager des divinités de Sumiyoshi. On trouve ainsi des statues de lapin, et c'est en les caressant ou en se purifiant à leur contact que les fidèles prient pour la santé.

Enfin, on ne peut manquer la stupéfiante forêt de lanternes de pierre (ishidōrō, 石灯籠) qui borde les allées du sanctuaire. On en compte plusieurs centaines, certaines de taille imposante. Elles furent offertes au fil des siècles par des marchands, des armateurs, des corporations de pêcheurs et des guildes commerçantes de tout le pays, en remerciement de la protection accordée à leurs navires et à leurs affaires. Chaque lanterne porte gravé le nom de ses donateurs : c'est, en pierre, toute la mémoire de la prospérité maritime et marchande d'Osaka qui se donne à lire.

Les grandes fêtes du Sumiyoshi-taisha

Le calendrier rituel du sanctuaire est riche, rythmé par plusieurs fêtes traditionnelles qui attirent une foule considérable.

La plus célèbre est sans doute l'Otaue Shinji (御田植神事), la cérémonie sacrée de repiquage du riz, qui se tient chaque année le 14 juin. Dans la rizière rituelle du sanctuaire (l'otaue), des bœufs sacrés labourent la terre tandis que des jeunes femmes vêtues de costumes traditionnels repiquent les jeunes plants de riz. La scène s'accompagne de danses, de musiques et de processions dans un déploiement de couleurs et de gestes ancestraux destinés à appeler une récolte abondante. Cette cérémonie est inscrite parmi les biens culturels folkloriques importants du Japon, et figure parmi les plus belles de l'archipel.

L'autre grand rendez-vous est le Sumiyoshi Matsuri (住吉祭), la grande fête d'été du sanctuaire, qui se déroule du 30 juillet au 1er août. Considérée comme l'une des fêtes qui clôt l'été à Osaka, elle débute par le rituel de purification du Nagoshi no Harae (夏越祓), au cours duquel les fidèles franchissent un grand anneau d'herbes (chinowa) pour se purifier. Le point d'orgue est la spectaculaire procession du mikoshi (神輿), le palanquin sacré transportant l'esprit de la divinité, porté à travers les rues jusqu'au sanctuaire voisin d'Asazawa, dans une atmosphère électrique de cris et de ferveur populaire.

En automne, le Kangetsu-sai (観月祭), la fête de la contemplation de la lune, se tient à la mi-septembre lors de la pleine lune d'automne. Sur le pont Sorihashi et au bord de l'étang, on récite des poèmes waka et haïku, on joue de la musique et l'on danse, dans un cadre nocturne d'une grande poésie.

Enfin, comme tous les grands sanctuaires du Japon, le Sumiyoshi-taisha connaît une affluence record lors du hatsumōde (初詣), la première visite de l'année. Pendant les trois premiers jours de janvier, plus de deux millions de fidèles s'y pressent pour formuler leurs vœux, ce qui en fait l'un des sanctuaires les plus visités de tout le pays pour le Nouvel An.

Comment s'y rendre : la gare et les stations les plus proches

Le Sumiyoshi-taisha se situe dans l'arrondissement de Sumiyoshi, au sud de la ville d'Osaka, et reste très facile d'accès en transport en commun.

La gare la plus pratique est la gare de Sumiyoshi-taisha (住吉大社駅), sur la ligne principale Nankai (Nankai Main Line). Depuis la grande gare de Nankai Namba, en plein cœur d'Osaka, le trajet ne prend qu'une dizaine de minutes. À la sortie de la gare, le sanctuaire se trouve à quelques minutes à pied seulement.

On peut aussi emprunter le charmant tramway Hankai (阪堺電車), dernière ligne de tramway encore en service à Osaka : il faut descendre à l'arrêt Sumiyoshi-toriimae (住吉鳥居前), situé juste devant le grand torii d'entrée du sanctuaire, ce qui en fait l'accès le plus direct. Cette option, plus pittoresque, permet de traverser de vieux quartiers populaires d'Osaka et de prolonger l'expérience d'un voyage dans le temps que constitue, déjà, la visite de ce sanctuaire millénaire.

Sources :
• https://en.wikipedia.org/wiki/Sumiyoshi-taisha
• https://www.japan-guide.com/e/e4007.html
• https://www.sumiyoshitaisha.net/en/
• https://ichinomiya-shrines.com/shrine-guide/osaka-sumiyoshi-taisha/
• https://www.mlit.go.jp/tagengo-db/en/R3-00102.html
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