Château de Kishiwada (Kishiwada-jō), la forteresse du clan Okabe

Au sud de la métropole d'Osaka, dans la ville côtière de Kishiwada qui borde la baie d'Osaka, se dresse l'une des silhouettes les plus emblématiques de la région du Senshu : le château de Kishiwada (岸和田城). Avec son donjon blanc reconstruit qui surplombe les douves, son jardin de pierres à la géométrie saisissante et la ferveur populaire du célèbre Danjiri matsuri qui anime chaque automne ses ruelles environnantes, ce château offre au voyageur francophone une plongée passionnante dans l'histoire des seigneurs de guerre, la spiritualité du Japon médiéval et la créativité de l'art des jardins modernes. Moins fréquenté que les grandes forteresses de Himeji ou d'Osaka, Kishiwada se découvre dans une atmosphère paisible qui en fait une étape de choix pour qui souhaite explorer le Kansai au-delà des sentiers les plus battus.
Un château aux origines anciennes
L'histoire du château de Kishiwada plonge ses racines dans le Moyen Âge japonais, à une époque où la région du Senshu, au sud de l'actuelle préfecture d'Osaka, constituait un point stratégique entre la capitale impériale de Kyoto et les terres du Kii (l'actuelle préfecture de Wakayama). La date exacte de la première fortification demeure incertaine, mais les chroniques situent l'apparition d'une résidence fortifiée dans la première moitié du XIVe siècle. La tradition attribue cette fondation à un guerrier nommé Kishiwada Osamu, descendant d'une lignée locale liée au célèbre Kusunoki Masashige (楠木正成), l'un des héros loyalistes les plus vénérés de l'histoire japonaise, qui s'illustra notamment lors de la bataille de Minatogawa en 1336. C'est de cette famille, qui aurait défriché et administré le territoire, que le lieu tirerait une partie de son nom.
Le château proprement dit aurait été édifié durant l'ère Oei (1394-1428). À mesure que les siècles passaient, la place forte changea plusieurs fois de mains au gré des bouleversements politiques qui agitaient le Japon. Le clan Hosokawa, puissante famille de gouverneurs militaires, en prit le contrôle au début du XVe siècle, suivi du clan Matsura à l'époque des provinces en guerre (Sengoku). Au milieu du XVIe siècle, vers 1558, le château passa sous l'autorité du clan Miyoshi, dont le chef Miyoshi Yoshikata fit de Kishiwada l'une de ses bases et en renforça considérablement les défenses. Cette position avancée, tournée vers la mer et vers les routes menant au pays de Kii, conférait à la forteresse une valeur militaire de premier ordre.
Le surnom de Chikiri-jo
Le château de Kishiwada porte un surnom poétique et révélateur : Chikiri-jo (千亀利城). Cette appellation viendrait de la forme particulière dessinée par l'enceinte principale (le honmaru) et la deuxième enceinte (le ninomaru), dont le contour rappelait celui d'un chikiri, l'instrument de tissage servant à enrouler les fils de chaîne d'un métier à tisser. Les caractères choisis pour transcrire ce surnom, évoquant le « mille » et la « tortue » (symbole de longévité), conféraient en outre au lieu une connotation faste et protectrice. Ce nom alternatif témoigne de l'attachement des habitants à leur château et de l'importance qu'il a toujours revêtue dans l'identité de la ville.
Hideyoshi, le clan Koide et le grand donjon
Le tournant décisif de l'histoire du château survient à la fin du XVIe siècle, dans le sillage de l'ascension fulgurante de Toyotomi Hideyoshi, l'unificateur du Japon. La région était alors le théâtre d'une résistance acharnée menée par les ligues guerrières religieuses, notamment les moines-soldats du temple Negoro-ji et les redoutables guerriers de Saiga et de Saika, maîtres des armes à feu. En 1584, une coalition de ces ligues, forte selon les chroniques de plusieurs dizaines de milliers de combattants, déferla sur le château de Kishiwada. La garnison, commandée par Nakamura Kazuuji, parvint à repousser l'assaut au prix de durs combats, démontrant l'importance de la place dans le dispositif militaire de Hideyoshi.
Dès l'année suivante, en 1585, Toyotomi Hideyoshi fit du château sa base avancée pour lancer sa grande campagne de conquête du Kii. De Kishiwada, ses armées s'élancèrent pour anéantir les bastions des moines-guerriers, incendiant notamment le puissant complexe monastique de Negoro-ji et brisant définitivement la résistance des ligues du sud. Une fois la province pacifiée, Hideyoshi confia le château à un membre de sa parentèle et homme de confiance, Koide Hidemasa (小出秀政). C'est sous l'autorité du clan Koide que Kishiwada acquit la physionomie d'un château fort moderne. Vers la fin des années 1590, un imposant donjon (tenshu) de cinq étages fut érigé au cœur de l'enceinte principale, affirmant le prestige et la puissance de ses seigneurs. Après la décisive bataille de Sekigahara en 1600, qui scella le destin du Japon en faveur de Tokugawa Ieyasu, le fils de Koide, Hidemasa, conserva le domaine en ralliant le camp vainqueur.
Le clan Matsudaira puis l'avènement des Okabe
En 1619, le clan Koide fut transféré ailleurs et le château échut à Matsudaira Yasushige, parent de la dynastie shogunale des Tokugawa. Sous son administration, la ville-château connut un essor notable : il fit aménager une enceinte extérieure englobant la cité (le sōgamae) et structura le bourg marchand qui se développait au pied de la forteresse. Le château devint ainsi le centre névralgique d'un véritable domaine seigneurial (han), administrant les terres environnantes et leur population.
L'événement le plus durable de l'histoire moderne du château survient en 1640, lorsque le domaine de Kishiwada est confié au clan Okabe (岡部氏). Le premier seigneur de cette lignée, Okabe Nobukatsu, venu du château de Takatsuki, fonde une dynastie qui régnera sans interruption sur Kishiwada pendant treize générations, jusqu'à la fin de l'époque féodale en 1868. Daimyo héréditaires de rang fudai (vassaux de longue date des Tokugawa), les Okabe firent du château le siège stable d'un pouvoir local respecté. C'est sous leur gouvernement que la ville de Kishiwada prit véritablement son visage de cité prospère, animée par le commerce maritime et l'agriculture du riche arrière-pays du Senshu.
Sous la longue administration des Okabe, le bourg au pied du château se transforma en une cité-château animée et structurée. La ville se déployait autour de la forteresse selon une organisation typique de l'époque d'Edo, avec ses quartiers de samouraïs, ses rues marchandes et ses temples. La position de Kishiwada, sur l'ancienne route du Kishu (Kishu-kaido) qui reliait Osaka à Wakayama, et son accès direct à la mer, en firent un centre d'échanges prospère où transitaient les marchandises du sud du Kansai. Le château, surveillant à la fois la route terrestre et la baie d'Osaka, conserva durant toute la période féodale une fonction de contrôle stratégique du territoire, même si les longues décennies de paix instaurées par le shogunat Tokugawa lui épargnèrent les sièges et les batailles.
Parmi les seigneurs de cette lignée, le troisième daimyo, Okabe Nagayasu, occupe une place particulière dans la mémoire collective. C'est à lui que l'on doit, au tout début du XVIIIe siècle, un geste fondateur qui allait donner naissance à la fête la plus célèbre de la ville : l'introduction à l'intérieur du château d'un culte dédié à la divinité d'Inari, importé du grand sanctuaire de Fushimi Inari à Kyoto, dans le but d'implorer des récoltes abondantes. Nous y reviendrons.
La fin du château féodal et sa renaissance
Comme tant d'autres forteresses japonaises, le château de Kishiwada n'échappa pas aux aléas du temps et de l'histoire. En 1827, un coup de foudre s'abattit sur le donjon de cinq étages et l'embrasa. La grande tour ne fut jamais reconstruite à l'époque féodale, et la forteresse perdit ainsi son couronnement le plus spectaculaire. Quelques décennies plus tard, la Restauration de Meiji (1868) sonna le glas du système des domaines seigneuriaux. Comme la plupart des châteaux du pays, jugés symboles d'un ordre ancien désormais aboli, Kishiwada fut démantelé : autour de 1871, les tourelles, les portes et les bâtiments furent abattus. De la forteresse ne subsistèrent plus que les douves et les imposants murs de pierre (ishigaki), témoins muets de sa splendeur passée.
Le château que les visiteurs admirent aujourd'hui est le fruit d'une renaissance moderne. En 1954, un nouveau donjon fut reconstruit, non pas à l'identique de l'original, mais sous la forme d'une élégante tour de béton de trois étages, abritant un petit musée. En 1969, une porte et des tourelles furent à leur tour relevées, restituant à l'ensemble une partie de son allure d'autrefois. En 2017, le château de Kishiwada fut inscrit sur la liste des « Cent châteaux remarquables du Japon » (édition complémentaire), une reconnaissance officielle de sa valeur patrimoniale.
L'architecture et les bâtiments du château
Le château de Kishiwada appartient à la catégorie des châteaux de plaine (hirajiro), bâtis non pas au sommet d'une colline mais sur un terrain relativement plat, où la protection était assurée par un système ingénieux de douves en eau et de murailles de pierre. Le plan d'origine s'articulait autour d'une enceinte principale (honmaru) de forme grossièrement rectangulaire, flanquée d'une deuxième enceinte (ninomaru) et de fortifications secondaires, l'ensemble dessinant une configuration complexe qui contribua à forger le surnom de Chikiri-jo.
Le donjon actuel, reconstruit en 1954, se compose de trois niveaux coiffés de toitures aux courbes harmonieuses et aux pignons typiques de l'architecture des châteaux japonais. Ses murs d'un blanc immaculé se reflètent dans les eaux des douves, offrant l'une des plus belles vues de la ville, particulièrement appréciée au printemps lorsque les cerisiers en fleurs encadrent la silhouette de la tour. Bien que la tour originelle ait compté cinq étages, le donjon moderne, plus modeste, n'en demeure pas moins un repère élégant et photogénique.
À l'intérieur, le donjon abrite un espace d'exposition consacré à l'histoire de la place forte et du domaine de Kishiwada. On y découvre des documents anciens, des objets liés aux seigneurs Okabe et des éléments retraçant le passé militaire et culturel de la cité. Le dernier niveau de la tour fait office de belvédère et offre un panorama dégagé sur la ville, les douves, le jardin de pierres en contrebas et, par temps clair, sur la baie d'Osaka. Autour du donjon, les murs de pierre d'époque et les douves restaurées permettent d'imaginer la configuration défensive d'autrefois, tandis que les portes et tourelles reconstruites complètent le tableau.
Le jardin Hachijin-no-niwa, chef-d'œuvre de l'art moderne des jardins
L'un des trésors les plus surprenants du château de Kishiwada n'est pas médiéval, mais résolument moderne. Au pied du donjon, dans l'enceinte principale, s'étend le jardin Hachijin-no-niwa (八陣の庭), littéralement le « jardin des huit formations de combat ». Ce jardin sec (karesansui), où le gravier ratissé évoque l'eau et où des arrangements de pierres se déploient selon une composition rigoureuse, est l'œuvre du paysagiste Mirei Shigemori (重森三玲), figure majeure et révolutionnaire de l'art japonais des jardins au XXe siècle. Conçu et réalisé en 1953, ce chef-d'œuvre fut inscrit en 2014 au rang de « Site de beauté pittoresque » d'importance nationale, consécration officielle de son originalité.
Le thème du jardin est emprunté à un célèbre épisode de la culture chinoise et japonaise : la tactique militaire des « huit formations de combat » attribuée au légendaire stratège Zhuge Liang (Kongming), héros du roman des Trois Royaumes. Au centre de la composition se dresse un imposant groupe de pierres figurant le quartier général du grand général. Tout autour, disposés en cercle, huit ensembles de roches représentent les huit formations tactiques — celles du ciel, de la terre, du vent, des nuages, du dragon, du tigre, de l'oiseau et du serpent. Cette géométrie audacieuse, qui se contemple idéalement depuis les hauteurs du donjon d'où l'on embrasse l'ensemble du dessin, fait du jardin Hachijin-no-niwa une expérience unique, à la croisée de l'art abstrait moderne et de la tradition millénaire du jardin sec japonais. Mirei Shigemori, qui sut conjuguer respect des codes anciens et invention formelle, y a laissé l'une de ses créations les plus marquantes.
Le Danjiri matsuri, l'âme festive de Kishiwada
S'il est une chose pour laquelle la ville de Kishiwada est universellement connue à travers le Japon, c'est bien son extraordinaire Danjiri matsuri (だんじり祭), l'une des fêtes les plus spectaculaires et les plus impressionnantes de l'archipel. Ses origines remontent au tout début du XVIIIe siècle, au seigneur Okabe Nagayasu qui, en 1703, fit venir au château le culte de la divinité Inari du sanctuaire de Fushimi à Kyoto pour prier en faveur de récoltes prospères. De cette dévotion agricole naquit peu à peu une célébration populaire qui devait connaître un essor considérable au fil des siècles, jusqu'à devenir l'emblème vivant de la ville.
Le cœur de la fête réside dans les danjiri (地車), d'imposants chars de bois entièrement sculptés, taillés généralement dans le bois de zelkova et ornés de bas-reliefs raffinés représentant scènes historiques et motifs traditionnels. Chacun de ces chars, qui peut peser plusieurs tonnes, est tiré à l'aide de longues cordes par des centaines, voire un millier de participants, dans une ambiance de liesse rythmée par les tambours, les gongs et les flûtes installés à bord. Mais ce qui fait la singularité et la renommée du Danjiri de Kishiwada, c'est la périlleuse manœuvre du yarimawashi : il s'agit de faire pivoter à pleine vitesse, sans ralentir, ces énormes chars à l'angle des rues. Les équipes coordonnent leurs efforts au signal des « charpentiers » juchés sur le toit du char, qui dansent et donnent les ordres, tandis que d'autres manient les leviers arrière pour orienter le véhicule lancé à toute allure. Ce ballet aussi grisant que dangereux soulève à chaque virage l'enthousiasme délirant de la foule.
La fête se déroule traditionnellement en deux grands temps. La célébration la plus célèbre, le Danjiri matsuri de septembre, se tient chaque année en septembre dans la partie nord-ouest de la ville, son jour principal (hongū) étant désormais fixé au dimanche précédant le « Jour du respect des anciens ». Une seconde série de festivités, le festival d'octobre de Kishiwada, anime d'autres quartiers de la ville au mois d'octobre. Pour le voyageur, assister au Danjiri matsuri constitue une expérience inoubliable, à la fois manifestation d'une ferveur communautaire intense et démonstration d'un savoir-faire artisanal et collectif transmis de génération en génération. Le château, avec sa silhouette dominant la ville, forme la toile de fond naturelle de cette effervescence automnale.
Une visite au fil des saisons
Le château de Kishiwada se prête à la visite tout au long de l'année, mais certaines saisons en révèlent un charme particulier. Au printemps, les cerisiers qui bordent les douves et l'enceinte se parent de fleurs roses et blanches, offrant un cadre enchanteur autour du donjon blanc : c'est sans doute le moment le plus prisé pour photographier le château. L'automne, outre l'effervescence du Danjiri matsuri, voit les feuillages se teinter de couleurs chaudes qui rehaussent la beauté du jardin de pierres. En toute saison, la contemplation du jardin Hachijin-no-niwa depuis le sommet du donjon demeure un moment privilégié.
Côté informations pratiques, le donjon-musée est généralement ouvert de 10 h à 17 h (dernière entrée vers 16 h), et fermé le lundi (sauf jours fériés) ainsi que durant la période du Nouvel An, à la fin décembre et au début janvier. Le droit d'entrée s'élève à un montant modeste, la visite étant gratuite pour les plus jeunes. Comptez environ une heure pour faire le tour du donjon et du jardin. Il est toujours prudent de vérifier les horaires en vigueur avant de s'y rendre, notamment lors des périodes de festival où la ville connaît une affluence exceptionnelle.
Comment s'y rendre depuis la gare centrale
Le château de Kishiwada se situe dans la ville de Kishiwada, au sud d'Osaka, et son accès est aisé depuis le centre de la métropole. Depuis la gare centrale d'Osaka (la grande gare de Namba, terminus de la compagnie ferroviaire privée Nankai, est le point de départ le plus pratique), il faut emprunter la ligne principale Nankai (Nankai Honsen) en direction du sud, vers Wakayama. Deux gares desservent le château. La plus proche est la gare de Takojizo (蛸地蔵駅), située à environ dix minutes de marche du château. On peut également descendre à la gare de Kishiwada (岸和田駅), où s'arrêtent davantage de trains, y compris certains express, et d'où le château se rejoint en une quinzaine de minutes de marche en direction du sud-ouest. Depuis Namba, le trajet en train dure approximativement une trentaine de minutes selon le type de service emprunté. Cette facilité d'accès fait de Kishiwada une excellente excursion à la journée au départ d'Osaka, à combiner éventuellement avec la découverte du littoral du Senshu ou de l'aéroport international du Kansai, tout proche.
Avec son donjon élégant, son jardin de pierres d'une modernité audacieuse, son riche passé de place forte tenue par les clans Koide, Matsudaira puis Okabe, et la flamboyance unique de son Danjiri matsuri, le château de Kishiwada offre au voyageur curieux un condensé saisissant de l'histoire, de la spiritualité et de la culture vivante du Japon. Loin de l'agitation des grands sites touristiques, il invite à une découverte plus intime du Kansai, là où le patrimoine féodal et la ferveur populaire se rencontrent au pied d'une tour blanche reflétée dans les eaux paisibles des douves.
Sources :
• https://en.wikipedia.org/wiki/Kishiwada_Castle
• https://ja.wikipedia.org/wiki/岸和田城
• https://ja.wikipedia.org/wiki/岸和田だんじり祭
• https://osaka-info.jp/en/spot/kishiwada-castle/
• https://www.the-kansai-guide.com/en/directory/item/21943/
Un château aux origines anciennes
L'histoire du château de Kishiwada plonge ses racines dans le Moyen Âge japonais, à une époque où la région du Senshu, au sud de l'actuelle préfecture d'Osaka, constituait un point stratégique entre la capitale impériale de Kyoto et les terres du Kii (l'actuelle préfecture de Wakayama). La date exacte de la première fortification demeure incertaine, mais les chroniques situent l'apparition d'une résidence fortifiée dans la première moitié du XIVe siècle. La tradition attribue cette fondation à un guerrier nommé Kishiwada Osamu, descendant d'une lignée locale liée au célèbre Kusunoki Masashige (楠木正成), l'un des héros loyalistes les plus vénérés de l'histoire japonaise, qui s'illustra notamment lors de la bataille de Minatogawa en 1336. C'est de cette famille, qui aurait défriché et administré le territoire, que le lieu tirerait une partie de son nom.
Le château proprement dit aurait été édifié durant l'ère Oei (1394-1428). À mesure que les siècles passaient, la place forte changea plusieurs fois de mains au gré des bouleversements politiques qui agitaient le Japon. Le clan Hosokawa, puissante famille de gouverneurs militaires, en prit le contrôle au début du XVe siècle, suivi du clan Matsura à l'époque des provinces en guerre (Sengoku). Au milieu du XVIe siècle, vers 1558, le château passa sous l'autorité du clan Miyoshi, dont le chef Miyoshi Yoshikata fit de Kishiwada l'une de ses bases et en renforça considérablement les défenses. Cette position avancée, tournée vers la mer et vers les routes menant au pays de Kii, conférait à la forteresse une valeur militaire de premier ordre.
Le surnom de Chikiri-jo
Le château de Kishiwada porte un surnom poétique et révélateur : Chikiri-jo (千亀利城). Cette appellation viendrait de la forme particulière dessinée par l'enceinte principale (le honmaru) et la deuxième enceinte (le ninomaru), dont le contour rappelait celui d'un chikiri, l'instrument de tissage servant à enrouler les fils de chaîne d'un métier à tisser. Les caractères choisis pour transcrire ce surnom, évoquant le « mille » et la « tortue » (symbole de longévité), conféraient en outre au lieu une connotation faste et protectrice. Ce nom alternatif témoigne de l'attachement des habitants à leur château et de l'importance qu'il a toujours revêtue dans l'identité de la ville.
Hideyoshi, le clan Koide et le grand donjon
Le tournant décisif de l'histoire du château survient à la fin du XVIe siècle, dans le sillage de l'ascension fulgurante de Toyotomi Hideyoshi, l'unificateur du Japon. La région était alors le théâtre d'une résistance acharnée menée par les ligues guerrières religieuses, notamment les moines-soldats du temple Negoro-ji et les redoutables guerriers de Saiga et de Saika, maîtres des armes à feu. En 1584, une coalition de ces ligues, forte selon les chroniques de plusieurs dizaines de milliers de combattants, déferla sur le château de Kishiwada. La garnison, commandée par Nakamura Kazuuji, parvint à repousser l'assaut au prix de durs combats, démontrant l'importance de la place dans le dispositif militaire de Hideyoshi.
Dès l'année suivante, en 1585, Toyotomi Hideyoshi fit du château sa base avancée pour lancer sa grande campagne de conquête du Kii. De Kishiwada, ses armées s'élancèrent pour anéantir les bastions des moines-guerriers, incendiant notamment le puissant complexe monastique de Negoro-ji et brisant définitivement la résistance des ligues du sud. Une fois la province pacifiée, Hideyoshi confia le château à un membre de sa parentèle et homme de confiance, Koide Hidemasa (小出秀政). C'est sous l'autorité du clan Koide que Kishiwada acquit la physionomie d'un château fort moderne. Vers la fin des années 1590, un imposant donjon (tenshu) de cinq étages fut érigé au cœur de l'enceinte principale, affirmant le prestige et la puissance de ses seigneurs. Après la décisive bataille de Sekigahara en 1600, qui scella le destin du Japon en faveur de Tokugawa Ieyasu, le fils de Koide, Hidemasa, conserva le domaine en ralliant le camp vainqueur.
Le clan Matsudaira puis l'avènement des Okabe
En 1619, le clan Koide fut transféré ailleurs et le château échut à Matsudaira Yasushige, parent de la dynastie shogunale des Tokugawa. Sous son administration, la ville-château connut un essor notable : il fit aménager une enceinte extérieure englobant la cité (le sōgamae) et structura le bourg marchand qui se développait au pied de la forteresse. Le château devint ainsi le centre névralgique d'un véritable domaine seigneurial (han), administrant les terres environnantes et leur population.
L'événement le plus durable de l'histoire moderne du château survient en 1640, lorsque le domaine de Kishiwada est confié au clan Okabe (岡部氏). Le premier seigneur de cette lignée, Okabe Nobukatsu, venu du château de Takatsuki, fonde une dynastie qui régnera sans interruption sur Kishiwada pendant treize générations, jusqu'à la fin de l'époque féodale en 1868. Daimyo héréditaires de rang fudai (vassaux de longue date des Tokugawa), les Okabe firent du château le siège stable d'un pouvoir local respecté. C'est sous leur gouvernement que la ville de Kishiwada prit véritablement son visage de cité prospère, animée par le commerce maritime et l'agriculture du riche arrière-pays du Senshu.
Sous la longue administration des Okabe, le bourg au pied du château se transforma en une cité-château animée et structurée. La ville se déployait autour de la forteresse selon une organisation typique de l'époque d'Edo, avec ses quartiers de samouraïs, ses rues marchandes et ses temples. La position de Kishiwada, sur l'ancienne route du Kishu (Kishu-kaido) qui reliait Osaka à Wakayama, et son accès direct à la mer, en firent un centre d'échanges prospère où transitaient les marchandises du sud du Kansai. Le château, surveillant à la fois la route terrestre et la baie d'Osaka, conserva durant toute la période féodale une fonction de contrôle stratégique du territoire, même si les longues décennies de paix instaurées par le shogunat Tokugawa lui épargnèrent les sièges et les batailles.
Parmi les seigneurs de cette lignée, le troisième daimyo, Okabe Nagayasu, occupe une place particulière dans la mémoire collective. C'est à lui que l'on doit, au tout début du XVIIIe siècle, un geste fondateur qui allait donner naissance à la fête la plus célèbre de la ville : l'introduction à l'intérieur du château d'un culte dédié à la divinité d'Inari, importé du grand sanctuaire de Fushimi Inari à Kyoto, dans le but d'implorer des récoltes abondantes. Nous y reviendrons.
La fin du château féodal et sa renaissance
Comme tant d'autres forteresses japonaises, le château de Kishiwada n'échappa pas aux aléas du temps et de l'histoire. En 1827, un coup de foudre s'abattit sur le donjon de cinq étages et l'embrasa. La grande tour ne fut jamais reconstruite à l'époque féodale, et la forteresse perdit ainsi son couronnement le plus spectaculaire. Quelques décennies plus tard, la Restauration de Meiji (1868) sonna le glas du système des domaines seigneuriaux. Comme la plupart des châteaux du pays, jugés symboles d'un ordre ancien désormais aboli, Kishiwada fut démantelé : autour de 1871, les tourelles, les portes et les bâtiments furent abattus. De la forteresse ne subsistèrent plus que les douves et les imposants murs de pierre (ishigaki), témoins muets de sa splendeur passée.
Le château que les visiteurs admirent aujourd'hui est le fruit d'une renaissance moderne. En 1954, un nouveau donjon fut reconstruit, non pas à l'identique de l'original, mais sous la forme d'une élégante tour de béton de trois étages, abritant un petit musée. En 1969, une porte et des tourelles furent à leur tour relevées, restituant à l'ensemble une partie de son allure d'autrefois. En 2017, le château de Kishiwada fut inscrit sur la liste des « Cent châteaux remarquables du Japon » (édition complémentaire), une reconnaissance officielle de sa valeur patrimoniale.
L'architecture et les bâtiments du château
Le château de Kishiwada appartient à la catégorie des châteaux de plaine (hirajiro), bâtis non pas au sommet d'une colline mais sur un terrain relativement plat, où la protection était assurée par un système ingénieux de douves en eau et de murailles de pierre. Le plan d'origine s'articulait autour d'une enceinte principale (honmaru) de forme grossièrement rectangulaire, flanquée d'une deuxième enceinte (ninomaru) et de fortifications secondaires, l'ensemble dessinant une configuration complexe qui contribua à forger le surnom de Chikiri-jo.
Le donjon actuel, reconstruit en 1954, se compose de trois niveaux coiffés de toitures aux courbes harmonieuses et aux pignons typiques de l'architecture des châteaux japonais. Ses murs d'un blanc immaculé se reflètent dans les eaux des douves, offrant l'une des plus belles vues de la ville, particulièrement appréciée au printemps lorsque les cerisiers en fleurs encadrent la silhouette de la tour. Bien que la tour originelle ait compté cinq étages, le donjon moderne, plus modeste, n'en demeure pas moins un repère élégant et photogénique.
À l'intérieur, le donjon abrite un espace d'exposition consacré à l'histoire de la place forte et du domaine de Kishiwada. On y découvre des documents anciens, des objets liés aux seigneurs Okabe et des éléments retraçant le passé militaire et culturel de la cité. Le dernier niveau de la tour fait office de belvédère et offre un panorama dégagé sur la ville, les douves, le jardin de pierres en contrebas et, par temps clair, sur la baie d'Osaka. Autour du donjon, les murs de pierre d'époque et les douves restaurées permettent d'imaginer la configuration défensive d'autrefois, tandis que les portes et tourelles reconstruites complètent le tableau.
Le jardin Hachijin-no-niwa, chef-d'œuvre de l'art moderne des jardins
L'un des trésors les plus surprenants du château de Kishiwada n'est pas médiéval, mais résolument moderne. Au pied du donjon, dans l'enceinte principale, s'étend le jardin Hachijin-no-niwa (八陣の庭), littéralement le « jardin des huit formations de combat ». Ce jardin sec (karesansui), où le gravier ratissé évoque l'eau et où des arrangements de pierres se déploient selon une composition rigoureuse, est l'œuvre du paysagiste Mirei Shigemori (重森三玲), figure majeure et révolutionnaire de l'art japonais des jardins au XXe siècle. Conçu et réalisé en 1953, ce chef-d'œuvre fut inscrit en 2014 au rang de « Site de beauté pittoresque » d'importance nationale, consécration officielle de son originalité.
Le thème du jardin est emprunté à un célèbre épisode de la culture chinoise et japonaise : la tactique militaire des « huit formations de combat » attribuée au légendaire stratège Zhuge Liang (Kongming), héros du roman des Trois Royaumes. Au centre de la composition se dresse un imposant groupe de pierres figurant le quartier général du grand général. Tout autour, disposés en cercle, huit ensembles de roches représentent les huit formations tactiques — celles du ciel, de la terre, du vent, des nuages, du dragon, du tigre, de l'oiseau et du serpent. Cette géométrie audacieuse, qui se contemple idéalement depuis les hauteurs du donjon d'où l'on embrasse l'ensemble du dessin, fait du jardin Hachijin-no-niwa une expérience unique, à la croisée de l'art abstrait moderne et de la tradition millénaire du jardin sec japonais. Mirei Shigemori, qui sut conjuguer respect des codes anciens et invention formelle, y a laissé l'une de ses créations les plus marquantes.
Le Danjiri matsuri, l'âme festive de Kishiwada
S'il est une chose pour laquelle la ville de Kishiwada est universellement connue à travers le Japon, c'est bien son extraordinaire Danjiri matsuri (だんじり祭), l'une des fêtes les plus spectaculaires et les plus impressionnantes de l'archipel. Ses origines remontent au tout début du XVIIIe siècle, au seigneur Okabe Nagayasu qui, en 1703, fit venir au château le culte de la divinité Inari du sanctuaire de Fushimi à Kyoto pour prier en faveur de récoltes prospères. De cette dévotion agricole naquit peu à peu une célébration populaire qui devait connaître un essor considérable au fil des siècles, jusqu'à devenir l'emblème vivant de la ville.
Le cœur de la fête réside dans les danjiri (地車), d'imposants chars de bois entièrement sculptés, taillés généralement dans le bois de zelkova et ornés de bas-reliefs raffinés représentant scènes historiques et motifs traditionnels. Chacun de ces chars, qui peut peser plusieurs tonnes, est tiré à l'aide de longues cordes par des centaines, voire un millier de participants, dans une ambiance de liesse rythmée par les tambours, les gongs et les flûtes installés à bord. Mais ce qui fait la singularité et la renommée du Danjiri de Kishiwada, c'est la périlleuse manœuvre du yarimawashi : il s'agit de faire pivoter à pleine vitesse, sans ralentir, ces énormes chars à l'angle des rues. Les équipes coordonnent leurs efforts au signal des « charpentiers » juchés sur le toit du char, qui dansent et donnent les ordres, tandis que d'autres manient les leviers arrière pour orienter le véhicule lancé à toute allure. Ce ballet aussi grisant que dangereux soulève à chaque virage l'enthousiasme délirant de la foule.
La fête se déroule traditionnellement en deux grands temps. La célébration la plus célèbre, le Danjiri matsuri de septembre, se tient chaque année en septembre dans la partie nord-ouest de la ville, son jour principal (hongū) étant désormais fixé au dimanche précédant le « Jour du respect des anciens ». Une seconde série de festivités, le festival d'octobre de Kishiwada, anime d'autres quartiers de la ville au mois d'octobre. Pour le voyageur, assister au Danjiri matsuri constitue une expérience inoubliable, à la fois manifestation d'une ferveur communautaire intense et démonstration d'un savoir-faire artisanal et collectif transmis de génération en génération. Le château, avec sa silhouette dominant la ville, forme la toile de fond naturelle de cette effervescence automnale.
Une visite au fil des saisons
Le château de Kishiwada se prête à la visite tout au long de l'année, mais certaines saisons en révèlent un charme particulier. Au printemps, les cerisiers qui bordent les douves et l'enceinte se parent de fleurs roses et blanches, offrant un cadre enchanteur autour du donjon blanc : c'est sans doute le moment le plus prisé pour photographier le château. L'automne, outre l'effervescence du Danjiri matsuri, voit les feuillages se teinter de couleurs chaudes qui rehaussent la beauté du jardin de pierres. En toute saison, la contemplation du jardin Hachijin-no-niwa depuis le sommet du donjon demeure un moment privilégié.
Côté informations pratiques, le donjon-musée est généralement ouvert de 10 h à 17 h (dernière entrée vers 16 h), et fermé le lundi (sauf jours fériés) ainsi que durant la période du Nouvel An, à la fin décembre et au début janvier. Le droit d'entrée s'élève à un montant modeste, la visite étant gratuite pour les plus jeunes. Comptez environ une heure pour faire le tour du donjon et du jardin. Il est toujours prudent de vérifier les horaires en vigueur avant de s'y rendre, notamment lors des périodes de festival où la ville connaît une affluence exceptionnelle.
Comment s'y rendre depuis la gare centrale
Le château de Kishiwada se situe dans la ville de Kishiwada, au sud d'Osaka, et son accès est aisé depuis le centre de la métropole. Depuis la gare centrale d'Osaka (la grande gare de Namba, terminus de la compagnie ferroviaire privée Nankai, est le point de départ le plus pratique), il faut emprunter la ligne principale Nankai (Nankai Honsen) en direction du sud, vers Wakayama. Deux gares desservent le château. La plus proche est la gare de Takojizo (蛸地蔵駅), située à environ dix minutes de marche du château. On peut également descendre à la gare de Kishiwada (岸和田駅), où s'arrêtent davantage de trains, y compris certains express, et d'où le château se rejoint en une quinzaine de minutes de marche en direction du sud-ouest. Depuis Namba, le trajet en train dure approximativement une trentaine de minutes selon le type de service emprunté. Cette facilité d'accès fait de Kishiwada une excellente excursion à la journée au départ d'Osaka, à combiner éventuellement avec la découverte du littoral du Senshu ou de l'aéroport international du Kansai, tout proche.
Avec son donjon élégant, son jardin de pierres d'une modernité audacieuse, son riche passé de place forte tenue par les clans Koide, Matsudaira puis Okabe, et la flamboyance unique de son Danjiri matsuri, le château de Kishiwada offre au voyageur curieux un condensé saisissant de l'histoire, de la spiritualité et de la culture vivante du Japon. Loin de l'agitation des grands sites touristiques, il invite à une découverte plus intime du Kansai, là où le patrimoine féodal et la ferveur populaire se rencontrent au pied d'une tour blanche reflétée dans les eaux paisibles des douves.
Sources :
• https://en.wikipedia.org/wiki/Kishiwada_Castle
• https://ja.wikipedia.org/wiki/岸和田城
• https://ja.wikipedia.org/wiki/岸和田だんじり祭
• https://osaka-info.jp/en/spot/kishiwada-castle/
• https://www.the-kansai-guide.com/en/directory/item/21943/


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