Le Shitaya-jinja à Tokyo : doyen des sanctuaires Inari

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Le sanctuaire Shitaya-jinja, doyen des Inari de Tokyo

Le sanctuaire Shitaya-jinja, doyen des Inari de Tokyo
Au cœur du vieux Tokyo, à la frontière des quartiers populaires d'Ueno et d'Asakusa, le sanctuaire Shitaya-jinja (下谷神社) compte parmi les lieux de culte les plus anciens et les plus attachants de la capitale. Niché dans une ruelle du quartier de Higashi-Ueno, dans l'arrondissement de Taitō, il échappe au flot des grands itinéraires touristiques tout en concentrant une part essentielle de l'âme du Shitamachi, la « ville basse » de l'ancienne Edo. Réputé pour être le plus ancien sanctuaire dédié à la divinité Inari de Tokyo, orné d'un saisissant plafond peint représentant un dragon dû à l'un des plus grands maîtres de la peinture japonaise moderne, et animé chaque printemps par l'une des premières grandes fêtes de la saison, Shitaya-jinja offre au voyageur curieux une plongée authentique dans la spiritualité et les traditions populaires japonaises.

Une fondation remontant à l'époque de Nara

L'histoire de Shitaya-jinja s'enracine dans un passé très lointain, ce qui en fait l'un des sanctuaires les plus vénérables de la métropole. La tradition fixe sa fondation à l'an 730, soit la deuxième année de l'ère Tenpyō, en pleine époque de Nara. À l'origine, le sanctuaire n'était pas implanté à son emplacement actuel : il se dressait sur les hauteurs de Shinobugaoka, la colline qui correspond aujourd'hui au parc d'Ueno (上野公園). Cette ancienneté supposée, qui couvre plus de mille trois cents ans d'histoire, explique l'attachement profond que les habitants du quartier portent à leur sanctuaire.

La fondation est traditionnellement attribuée au moine Gyōki (行基), figure majeure du bouddhisme de l'époque de Nara, célèbre pour avoir parcouru le Japon en multipliant œuvres publiques et fondations religieuses. Selon la tradition, c'est lui qui aurait introduit en ces lieux le culte de la divinité Inari, divinité protectrice des récoltes et de l'abondance, en lien avec le grand sanctuaire de Fushimi Inari (伏見稲荷大社) près de Kyoto, considéré comme le berceau de ce culte au Japon. C'est de cette origine que le sanctuaire tira longtemps son nom : on l'appelait autrefois Shitaya Inari-sha (下谷稲荷社) ou Shitaya Inari Myōjin-sha, c'est-à-dire « le sanctuaire Inari de Shitaya ».

Un épisode marquant ponctue les premiers siècles de son existence. En 939, deuxième année de l'ère Tengyō, le Japon de l'est est secoué par la révolte de Taira no Masakado. Selon les chroniques, le guerrier Fujiwara no Hidesato (藤原秀郷), envoyé pour mater la rébellion, fit reconstruire et rénover les bâtiments du sanctuaire afin d'y prier pour la victoire. Cet épisode, qui associe le lieu à l'un des grands événements militaires de l'histoire ancienne du Japon, témoigne de l'importance que le sanctuaire revêtait déjà à cette époque reculée.

Le plus ancien sanctuaire Inari de Tokyo

Shitaya-jinja revendique le titre de plus ancien sanctuaire Inari de la capitale. Les sanctuaires Inari, appelés en japonais Inari-jinja (稲荷神社), forment l'une des familles de sanctuaires les plus répandues de tout l'archipel : on en compterait plusieurs dizaines de milliers à travers le pays. Ils sont dédiés à Inari, divinité associée au riz, à l'agriculture, à la fertilité, mais aussi, au fil des siècles, à la prospérité des commerces et des affaires. C'est pourquoi marchands et artisans leur vouent une dévotion particulière.

Une caractéristique distingue immédiatement les sanctuaires Inari : la présence de statues de renards, les kitsune, qui remplacent les traditionnels chiens-lions gardiens, les komainu, que l'on trouve à l'entrée de la plupart des autres sanctuaires shintō. Le renard est en effet considéré comme le messager d'Inari, et l'on en voit fréquemment portant dans leur gueule une clé, une gerbe de riz ou un joyau, symboles liés à la divinité. À Shitaya-jinja, comme dans tout sanctuaire Inari, ces gardiens veillent sur l'enceinte sacrée.

Le souvenir de cette dévotion à Inari est inscrit jusque dans la toponymie du quartier. La station de métro la plus proche, sur la ligne Ginza, porte le nom d'Inari-chō (稲荷町), « le quartier d'Inari ». Ce nom de quartier, aujourd'hui disparu en tant que division administrative officielle, dérive précisément de l'ancienne appellation du sanctuaire. Voilà une belle illustration de la manière dont un lieu de culte a façonné, au fil des siècles, l'identité même d'un coin de la ville.

Les divinités vénérées

Si le sanctuaire est historiquement lié au culte d'Inari, les divinités qui y sont officiellement honorées aujourd'hui méritent une présentation précise. La divinité principale, le saijin, est Ōtoshi no kami (大年神), divinité des moissons et de la récolte annuelle du riz, étroitement associée au cycle agricole et, par extension, à la prospérité. À ses côtés est honoré, en tant que divinité associée, Yamato Takeru no mikoto (日本武尊), héros légendaire de la mythologie japonaise, prince guerrier dont les exploits sont relatés dans les anciennes chroniques que sont le Kojiki et le Nihon shoki.

Cette association de divinités place Shitaya-jinja dans la grande tradition du shintō, le culte indigène du Japon. Le shintō, religion sans fondateur ni texte sacré unique, repose sur la vénération des kami, ces forces sacrées présentes dans la nature, les ancêtres et certaines grandes figures. Les fidèles s'y rendent pour formuler des vœux de prospérité, de bonne santé, de réussite dans les affaires ou les études, et y accomplissent les rites de purification propres au shintō.

Des déménagements successifs au fil de l'histoire d'Edo

L'emplacement actuel du sanctuaire, dans le quartier de Higashi-Ueno, n'est pas son site d'origine. Au cours des siècles, Shitaya-jinja a connu plusieurs déménagements, reflet des transformations profondes de la ville d'Edo, l'ancien nom de Tokyo, devenue au XVIIe siècle la capitale du pouvoir des shoguns Tokugawa.

Le premier grand déplacement intervient en 1627, lorsque la construction du grand temple bouddhique du Kan'ei-ji (寛永寺), édifié sur la colline d'Ueno pour protéger spirituellement la ville, contraint le sanctuaire à quitter son site primitif. Il est alors transféré au pied de la colline, dans le secteur de Shitaya. Quelques décennies plus tard, en 1680, durant l'ère Enpō, il est déplacé de nouveau, cette fois sur un vaste terrain situé non loin de là. Ces déménagements successifs, dictés par l'urbanisme et les grands chantiers religieux de l'époque d'Edo, montrent à quel point le sanctuaire a su traverser les bouleversements de la ville en demeurant un repère vivant pour la population locale.

La séparation du bouddhisme et du shintō

Comme beaucoup de lieux de culte japonais, Shitaya-jinja a longtemps mêlé pratiques bouddhiques et shintō, selon le syncrétisme qui caractérisait la religiosité japonaise avant l'ère moderne. Un temple bouddhique lui était en effet associé, selon le modèle alors courant où sanctuaires shintō et temples bouddhiques coexistaient au sein d'un même ensemble religieux.

Tout change à partir de 1868, avec la restauration de Meiji et le décret de séparation du bouddhisme et du shintō, le shinbutsu bunri. Cette politique gouvernementale visait à dissocier nettement les deux religions, jusque-là profondément imbriquées. Le sanctuaire se sépare alors de son temple bouddhique. En 1872, il prend officiellement le nom qu'on lui connaît aujourd'hui, Shitaya-jinja, abandonnant l'ancienne appellation centrée sur Inari. L'année suivante, en 1873, il reçoit un rang dans la hiérarchie des sanctuaires de l'époque. Ce changement de nom et de statut marque l'entrée du sanctuaire dans le Japon moderne, tout en conservant intacte sa fonction première de lieu de prière pour les habitants du quartier.

Le séisme du Kantō et la reconstruction

Le destin moderne de Shitaya-jinja est indissociable du grand séisme du Kantō de 1923, l'une des plus terribles catastrophes de l'histoire japonaise. Ce tremblement de terre, suivi d'immenses incendies, ravagea Tokyo et fit des centaines de milliers de victimes. Les bâtiments du sanctuaire furent détruits par les flammes.

C'est à la suite de cette catastrophe que le sanctuaire fut transféré, en 1928, à son emplacement actuel dans le quartier de Higashi-Ueno. Les bâtiments que l'on visite aujourd'hui datent de cette reconstruction : le pavillon principal et le pavillon de prière furent achevés en 1934. Édifiés selon les techniques traditionnelles de l'architecture sanctuaire japonaise, ils témoignent de la volonté de la communauté de redonner à son lieu de culte toute sa dignité après l'épreuve. Détail remarquable : ces bâtiments survécurent aux grands bombardements de Tokyo de 1945, qui rasèrent pourtant une large part de la ville basse. C'est pourquoi le sanctuaire que l'on découvre aujourd'hui conserve l'atmosphère d'avant-guerre, devenue rare dans ce quartier largement reconstruit.

Le pavillon de prière et son plafond peint de dragon

Le joyau de Shitaya-jinja, celui qui justifie à lui seul une visite pour l'amateur d'art, se trouve à l'intérieur du pavillon de prière, le haiden. Lors de la reconstruction de 1928, les responsables du sanctuaire firent appel à l'un des plus grands peintres japonais de l'époque, Yokoyama Taikan (横山大観), pour orner le plafond du nouveau bâtiment.

Yokoyama Taikan est une figure de premier plan de la peinture japonaise moderne, le nihonga. Il est notamment connu pour avoir développé, avec d'autres artistes de son cercle, un style particulier souvent désigné par le terme de mōrōtai, une manière vaporeuse renonçant au cerne marqué pour privilégier les dégradés atmosphériques et la suggestion. Il se trouve que l'artiste résidait alors dans le voisinage, au bord de l'étang Shinobazu, non loin du sanctuaire, ce qui facilita sans doute la commande.

Sur le plafond du haiden, Taikan peignit un dragon majestueux émergeant des nuées, une œuvre que l'on désigne comme un « dragon parmi les nuages ». Le dragon est, dans l'imaginaire de l'Extrême-Orient, une créature bénéfique associée à l'eau, à la pluie et à la protection, fréquemment représentée au plafond des édifices religieux. Lever les yeux vers ce dragon enroulé dans les volutes de nuages constitue l'un des moments forts de la visite. Une anecdote attachée à cette commande mérite d'être contée : selon la tradition, le maître aurait refusé d'être payé en argent pour son travail, demandant en guise de rémunération du saké et de quoi célébrer dignement l'ouvrage. Ce trait, qu'il soit ou non exactement conforme à la réalité, dit bien l'esprit généreux et bon vivant qui entoure la mémoire de cet artiste et le lien chaleureux qui l'unissait au quartier.

Shitaya-jinja, berceau du rakugo

Au-delà de son architecture et de son art, Shitaya-jinja occupe une place singulière dans l'histoire de la culture populaire japonaise. Le sanctuaire est en effet considéré comme l'un des lieux de naissance du rakugo, cet art traditionnel du récit comique où un conteur, assis seul sur un coussin, interprète à lui seul tous les personnages d'une histoire, à l'aide d'un éventail et d'un simple morceau de tissu pour tout accessoire.

La tradition rapporte qu'en 1798, un conteur du nom de Sanshōtei Karaku organisa dans l'enceinte du sanctuaire ce qui est considéré comme l'une des premières séances de yose, c'est-à-dire de spectacle de rakugo ouvert au grand public et payant. C'est en cela que Shitaya-jinja est célébré comme un berceau de cet art aujourd'hui inscrit au patrimoine vivant du Japon. Pour commémorer cet événement fondateur, un monument fut érigé dans l'enceinte en 1998, à l'occasion du deux centième anniversaire de cette séance historique. L'amateur de culture japonaise prendra plaisir à découvrir ce témoignage discret d'une tradition qui, des ruelles de la ville basse, a essaimé dans tout le pays.

Le quartier a également abrité le poète Masaoka Shiki, l'un des rénovateurs du haïku à l'époque moderne, qui vécut plusieurs années dans le voisinage et y composa, dit-on, un très grand nombre de poèmes. Un monument poétique rappelle aussi son passage en ces lieux, ajoutant une corde littéraire à l'identité culturelle du sanctuaire.

L'enceinte et l'ambiance du sanctuaire

Le sanctuaire se présente comme un havre de calme niché entre les immeubles du quartier. Le visiteur franchit d'abord le torii, le portail sacré qui marque l'entrée du domaine des kami et la séparation entre le monde profane et l'espace sacré. Il emprunte ensuite l'allée menant au pavillon de prière, en passant près du pavillon d'ablutions, le temizuya, où il est d'usage de se purifier les mains et la bouche avant de présenter ses vœux. On trouve dans l'enceinte les statues gardiennes, les lanternes de pierre et les divers éléments qui composent l'atmosphère caractéristique d'un sanctuaire shintō.

Détail amusant qui marie tradition et modernité : par fortes chaleurs estivales, le sanctuaire met en service un système de brumisation rafraîchissant ses visiteurs, prolongeant à sa manière l'esprit de purification par l'eau cher au shintō. Comme dans tout sanctuaire, on peut y acquérir des amulettes protectrices, les omamori, et y faire apposer le sceau de pèlerinage, le goshuin, très recherché des amateurs.

La grande fête de Shitaya, le Shitaya-jinja taisai

L'un des plus beaux moments pour découvrir le sanctuaire est sans conteste celui de sa grande fête annuelle, le Shitaya-jinja taisai (下谷神社大祭), qui passe pour l'une des toutes premières grandes festivités de la saison estivale de Tokyo. Elle se tient au mois de mai, autour du 11, jour de la fête principale, et se déroule généralement sur le week-end le plus proche de cette date.

Cette fête est rythmée par l'alternance, d'une année sur l'autre, de deux formes de célébration. Lors des grandes années, dites honmatsuri, c'est le palanquin sacré principal du sanctuaire, un mikoshi monumental, qui est porté à travers les rues. Surnommé le « mikoshi de mille kan » en raison de son poids impressionnant, ce palanquin coiffé d'un phénix doré dépasse les trois mètres de hauteur et requiert la force de plusieurs milliers de porteurs qui se relaient au long de la journée pour le faire traverser les nombreux quartiers placés sous la protection du sanctuaire. Les années intermédiaires, dites kagematsuri, ce sont les palanquins plus modestes des associations de quartier qui défilent. Dans tous les cas, l'ambiance est électrique : musique, cris des porteurs, échoppes de nourriture et foule en liesse transforment les ruelles habituellement paisibles en une scène de liesse populaire typique du Shitamachi. Assister à ce déferlement de mikoshi et entendre le grondement de la foule offre une expérience inoubliable de la ferveur des fêtes de quartier japonaises.

Pourquoi visiter Shitaya-jinja

Loin de l'effervescence des grands sites touristiques de Tokyo, Shitaya-jinja séduit par son authenticité. Le voyageur y trouvera un condensé de l'histoire religieuse japonaise, de l'époque de Nara à nos jours, un chef-d'œuvre de la peinture moderne avec le dragon du plafond, et l'écho vivant de traditions populaires comme le rakugo et les grandes fêtes de quartier. Sa situation, à mi-chemin entre le parc d'Ueno et ses musées et le quartier animé d'Asakusa avec son célèbre temple Sensō-ji, en fait une étape facile à intégrer à une journée de découverte du vieux Tokyo. C'est aussi l'occasion de s'écarter des sentiers battus et de goûter à l'atmosphère intime d'un sanctuaire de quartier, là où bat encore le cœur du Tokyo traditionnel.

Comment s'y rendre : la station la plus proche

Shitaya-jinja se rejoint très facilement en transports en commun. La station la plus proche est Inari-chō (稲荷町), sur la ligne de métro Ginza du réseau Tokyo Metro, dont la sortie se trouve à environ deux minutes de marche du sanctuaire. On peut également venir depuis la grande gare d'Ueno (上野駅), desservie par de nombreuses lignes JR, par les lignes de métro et par les trains privés : le sanctuaire est alors accessible en une dizaine de minutes de marche, ce qui permet de combiner aisément la visite avec celle du parc d'Ueno. Cette excellente desserte fait de Shitaya-jinja une halte commode pour qui explore le nord-est de Tokyo.

Sources :
• https://ja.wikipedia.org/wiki/下谷神社
• https://shitayajinja.or.jp/story/
• https://shitayajinja.or.jp/event/
• https://www.gltjp.com/en/directory/item/13906/
• https://shrine-access.com/reitaisai-shitayajinja/
• https://fr.wikipedia.org/wiki/Sanctuaire_Inari
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