Ninna-ji, l'ancien monastère impérial de Kyoto

Niché dans les collines verdoyantes du nord-ouest de Kyoto, le Ninna-ji (仁和寺) est l'un des temples les plus majestueux et les plus chargés d'histoire de l'ancienne capitale impériale. Ancien monastère impérial devenu temple principal de l'école Omuro de la branche Shingon du bouddhisme, il déroule sous les yeux du visiteur un ensemble exceptionnel de portes monumentales, de halls aux toitures élégantes, une pagode à cinq étages dressée vers le ciel et un verger de cerisiers nains, les fameux Omuro-zakura, qui font fleurir Kyoto une dernière fois lorsque le reste de la ville a déjà perdu ses pétales. Inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1994 au sein des « Monuments historiques de l'ancienne Kyoto », le Ninna-ji incarne à lui seul plus de onze siècles d'histoire japonaise, où se mêlent dévotion bouddhique, raffinement aristocratique et lien intime avec la maison impériale.
Loin de l'agitation des sites les plus fréquentés du centre, le Ninna-ji séduit par son atmosphère paisible et la générosité de ses espaces. On y vient pour la beauté de son architecture, pour la sérénité de ses jardins de pierre et d'eau, et pour ce sentiment rare de marcher dans les pas des empereurs qui, jadis, choisirent ce lieu pour se retirer du monde.
Une fondation impériale au cœur de l'époque de Heian
L'histoire du Ninna-ji commence à la fin du IXe siècle, à une époque où Kyoto, alors appelée Heian-kyô, était la capitale florissante du Japon. La construction du temple fut entreprise en 886 sur ordre de l'empereur Kôkô. Mais le souverain mourut l'année suivante, en 887, avant d'avoir pu voir son projet achevé. C'est son fils, l'empereur Uda, qui mena l'entreprise à son terme et acheva le temple en 888, durant l'ère Ninna. C'est de ce nom d'ère que l'édifice tira son appellation définitive : à l'origine, le temple portait le nom de Nishiyama Gogan-ji (西山御願寺), le « temple du vœu impérial de la montagne de l'ouest ».
Le Ninna-ji occupe une place singulière dans l'histoire religieuse et politique du Japon, car il est intimement lié à la personne de l'empereur Uda. En 899, deux ans après avoir abdiqué, ce dernier prononça ses vœux monastiques et entra en religion au sein même de son temple. Il devint ainsi le premier d'une longue lignée de souverains et de princes impériaux qui prirent l'habit au Ninna-ji. Peu après, Uda se convertit au bouddhisme Shingon, et le temple adopta dès lors cette école ésotérique, qu'il n'a plus quittée depuis.
En 904, l'empereur retiré fit édifier au sud-ouest de l'enceinte une résidence monastique que l'on appela Omuro (御室), littéralement « l'auguste cellule » ou « l'auguste chambre ». C'est dans cette demeure qu'il vécut le reste de ses jours, et c'est de là que dérive le nom de l'école bouddhique dont le Ninna-ji est devenu le temple principal : l'école Omuro. Ce nom désigne aussi tout le quartier environnant et donnera plus tard leur appellation aux célèbres cerisiers du temple.
Le temple des princes impériaux : la tradition monzeki
Le Ninna-ji est l'archétype de ce que l'on appelle au Japon un temple monzeki, c'est-à-dire un monastère dont l'abbé était traditionnellement choisi parmi les membres de la famille impériale, le plus souvent un fils ou un petit-fils d'empereur. Cette particularité fit du Ninna-ji bien plus qu'un simple lieu de culte : il devint un véritable palais religieux où le faste de la cour côtoyait la discipline monastique. Jusqu'à la restauration de Meiji, on désignait d'ailleurs le temple sous le nom d'Omuro Gosho, le « palais impérial d'Omuro ».
Pendant près de mille ans, de la fin du IXe siècle jusqu'au XIXe siècle, le siège abbatial du Ninna-ji fut occupé par des princes de sang impérial. Cette tradition prit fin en 1867, lorsque le trentième abbé renonça à ses vœux dans le contexte des grands bouleversements de la restauration de Meiji et de la séparation du bouddhisme et du shintoïsme. Ce lien presque millénaire avec le trône explique le caractère résolument aristocratique de l'architecture du temple, où l'on retrouve partout les codes du palais plutôt que ceux d'un monastère ordinaire.
L'école Shingon Omuro et la spiritualité du temple
Le Ninna-ji est le temple principal (sôhonzan) de l'école Omuro de la branche Shingon du bouddhisme. Le Shingon, dont le nom signifie « parole véritable » ou « mantra », est l'une des grandes écoles du bouddhisme ésotérique japonais, le mikkyô. Elle fut introduite au Japon au début du IXe siècle par le moine Kûkai, plus connu sous son nom posthume de Kôbô Daishi, figure tutélaire vénérée dans l'ensemble du courant Shingon. Cette tradition place au cœur de sa pratique les rituels secrets, les mantras, les mudrâ (gestes sacrés des mains) et la contemplation de mandalas, par lesquels le fidèle cherche à atteindre l'éveil en cette vie même.
Au Ninna-ji, la divinité principale, le honzon, est l'Amida Nyorai, le bouddha de la Lumière infinie qui règne sur la Terre pure de l'Ouest. La statue de l'Amida vénérée dans le hall principal remonte à l'époque de Heian et fait partie d'une triade comptant parmi les trésors anciens du temple. Le Shingon vénère par ailleurs un vaste panthéon de bouddhas, de bodhisattvas et de divinités protectrices, dont on retrouve les représentations dans les différents halls de l'enceinte.
Le statut de temple principal confère au Ninna-ji une autorité particulière au sein de la branche Omuro : c'est de là que rayonnent l'enseignement, la formation des moines et la coordination de l'ensemble des temples affiliés répartis dans tout le Japon. Cette fonction de tête de réseau, héritée de plus d'un millénaire de continuité, fait du Ninna-ji non seulement un monument à visiter, mais un lieu de culte toujours bien vivant, où se déroulent quotidiennement offices, prières et rituels ésotériques. Le visiteur attentif percevra, derrière la beauté des bâtiments, cette dimension profondément spirituelle qui anime le site depuis sa fondation.
La reconstruction du XVIIe siècle
Comme nombre de temples de Kyoto, le Ninna-ji n'a pas traversé les siècles intact. Au cours du Moyen Âge japonais, et particulièrement durant la dévastatrice guerre d'Ônin (1467-1477) qui ravagea la capitale, une grande partie des bâtiments d'origine fut détruite par les incendies. Le temple resta longtemps en ruine.
Sa renaissance survint au début de l'époque d'Edo. Vers 1634, l'abbé du Ninna-ji obtint le soutien du shôgun Tokugawa Iemitsu, qui finança une vaste campagne de reconstruction. C'est à cette occasion, d'une rare générosité, que le temple reçut plusieurs bâtiments démontés du palais impérial de Kyoto, alors lui-même en cours de réaménagement. Cette circonstance exceptionnelle explique pourquoi l'on peut admirer aujourd'hui au Ninna-ji des édifices conçus à l'origine non pour un temple, mais pour la cour impériale. La plupart des bâtiments que l'on visite datent ainsi des années 1620 à 1645, et forment un ensemble homogène et remarquablement préservé de l'architecture du début de l'époque d'Edo.
La porte des Deux Rois : le Niô-mon
La visite du Ninna-ji commence par le franchissement de l'imposante porte d'entrée, le Niô-mon (二王門), ou « porte des Deux Rois ». Édifiée entre 1641 et 1645, cette structure monumentale s'élève à environ 18,6 mètres de hauteur. Sa silhouette puissante, coiffée d'une toiture de style irimoya à croupes et pignons, en fait l'une des trois grandes portes de temple de Kyoto.
Le Niô-mon est construit dans le style wayô, un style architectural d'inspiration purement japonaise dont les racines remontent à l'époque de Nara. À la différence de nombreuses portes de temple qui adoptent le style chinois plus austère, le Niô-mon affiche des lignes équilibrées et une élégance toute classique. De part et d'autre du passage veillent deux gardiens redoutables, les Niô, divinités musclées au visage farouche dont la mission est de repousser les forces malveillantes et de protéger l'enceinte sacrée. C'est l'un de ces gardiens, à la bouche ouverte, et l'autre, à la bouche fermée, qui donnent à la porte son nom et son atmosphère solennelle.
Le Goten : la résidence des abbés impériaux
Après avoir franchi la porte, le visiteur peut accéder, sur la gauche, à l'ensemble le plus raffiné du temple : le Goten (御殿), l'ancienne résidence des abbés. C'est ici que se ressent le plus intensément l'héritage palatial du Ninna-ji. Construit dans le pur style de l'architecture aristocratique de la cour de Kyoto, le Goten se compose d'une succession de pavillons élégants reliés par des galeries couvertes, dont le Shinden, le Kuro-shoin et le Shiro-shoin.
Les intérieurs des pavillons sont ornés de magnifiques cloisons coulissantes, les fusuma, recouvertes de peintures délicates représentant des paysages, des oiseaux et des scènes saisonnières. Tout y respire le goût raffiné de l'aristocratie japonaise, où la sobriété des matériaux naturels, le bois clair, le papier et les tatamis, s'allie à un sens exquis de la composition.
Mais le véritable joyau du Goten réside dans ses jardins. Le pavillon du Shinden ouvre au sud sur un jardin sec, sobre et lumineux, où un tapis de gravier blanc soigneusement ratissé est ponctué de quelques arbres taillés. Au nord, à l'opposé, s'étend un superbe jardin de promenade conçu pour être contemplé depuis la véranda. Aménagé dès le XVIIe siècle dans le style des jardins à étang, il s'organise autour d'un vaste plan d'eau alimenté par une cascade. Au-delà du bassin, le regard se perd vers la silhouette de la pagode à cinq étages qui se découpe sur la végétation, composant l'une des plus belles perspectives du temple. Le tracé du jardin et de sa cascade dessine, dit-on, la forme de l'idéogramme « cœur » ou « esprit » (心), thème cher à la spiritualité bouddhique. Au fil des saisons, ce jardin change de visage : les azalées au printemps, le miroir d'eau scintillant en été, puis les érables embrasés en automne offrent autant de tableaux différents, dans une mise en scène où la nature et l'architecture dialoguent en parfaite harmonie. Ce type de jardin de promenade, pensé pour être admiré assis depuis la véranda du pavillon, illustre la conception japonaise du paysage comme tableau vivant, où chaque pierre, chaque pin et chaque reflet de l'eau a été disposé avec une intention précise.
Le Kondô, ancien hall du palais impérial
Au fond de l'enceinte principale se dresse le Kondô (金堂), le « hall d'or », hall central et cœur sacré du temple. Ce bâtiment possède une histoire tout à fait singulière : il s'agit en réalité de l'ancien Shishinden, le hall principal du palais impérial de Kyoto, édifié en 1613. Lorsque le palais fut reconstruit durant l'ère Kan'ei (1624-1645), cet édifice prestigieux fut démonté puis transporté et remonté au Ninna-ji, où il fut converti en hall bouddhique.
Le Kondô constitue ainsi l'un des très rares témoignages conservés de l'architecture de palais de style shinden-zukuri du début de l'époque moderne, et il est à ce titre classé trésor national du Japon. À l'intérieur, on vénère la triade de l'Amida Nyorai, divinité principale du temple, entourée de peintures murales. Sa toiture ample et ses proportions élégantes trahissent encore aujourd'hui son origine palatiale, et l'on perçoit aisément qu'avant d'abriter des bouddhas, ce hall fut conçu pour accueillir les cérémonies de la cour.
La pagode à cinq étages
Élément le plus spectaculaire de la silhouette du Ninna-ji, la pagode à cinq étages (五重塔), ou Gojû-no-tô, fut achevée en 1644. Haute d'environ 36 mètres, elle domine l'ensemble de l'enceinte et offre, de presque tous les points du temple, un repère visuel d'une grande beauté.
Cette pagode présente une particularité architecturale remarquable : contrairement à beaucoup de pagodes anciennes dont les étages diminuent nettement de taille à mesure que l'on s'élève, les cinq toitures du Gojû-no-tô du Ninna-ji sont de largeur presque identique. Cette régularité lui confère une silhouette élancée, presque géométrique, caractéristique du style de l'époque d'Edo. Pour en saisir toute la majesté, il faut se placer directement à son pied et lever les yeux le long de ses étages superposés, dont chaque toiture se découpe avec netteté sur le ciel. À l'intérieur, autour du pilier central qui structure tout l'édifice, sont vénérées des divinités du panthéon ésotérique, dont le bouddha Dainichi Nyorai, figure suprême du bouddhisme Shingon.
Le Miei-dô et les autres bâtiments sacrés
Parmi les nombreux édifices que compte l'enceinte, le Miei-dô (御影堂) occupe une place de premier plan dans la dévotion. Ce hall, lui aussi construit avec des matériaux provenant du palais impérial, en l'occurrence l'ancien Seiryô-den, abrite les statues de trois personnages fondamentaux pour le temple : Kôbô Daishi, fondateur de l'école Shingon, l'empereur Uda, fondateur historique du Ninna-ji, et le prince Shôshin. C'est ici que se concentre la mémoire spirituelle et impériale du lieu.
Le temple compte d'autres bâtiments dignes d'intérêt, comme le hall de Kannon, le hall de conférences, ou encore le Kyôzô, le dépôt des sutras, construit dans un style d'inspiration zen et abritant des centaines de coffres de textes sacrés. Toutes ces structures, étalées sur un vaste domaine boisé, composent un paysage architectural d'une grande cohérence, où chaque édifice répond à une fonction rituelle précise.
Pour les amateurs d'art bouddhique, le temple conserve un trésor inestimable. La collection du Ninna-ji, exposée par roulement dans son musée, le Reihôkan, compte de nombreux trésors nationaux et biens culturels importants : statues anciennes, peintures, documents et objets liturgiques accumulés au fil de plus de mille ans d'histoire. Parmi les pièces les plus précieuses figure une statue assise du Yakushi Nyorai, le bouddha de la guérison, sculptée dans le bois de santal à l'époque de Heian. Le musée n'ouvre toutefois ses portes que lors d'expositions spéciales organisées au printemps et à l'automne.
Les cerisiers Omuro, joyau printanier du temple
S'il est une chose pour laquelle le Ninna-ji est universellement célèbre, ce sont ses cerisiers Omuro (御室桜), les Omuro-zakura. Ce verger d'une centaine d'arbres, planté à l'ouest de l'enceinte principale, constitue l'un des plus beaux sites de floraison de tout Kyoto, et il est classé parmi les lieux d'une beauté naturelle remarquable.
Ces cerisiers possèdent deux caractéristiques qui font tout leur charme. D'une part, ils sont de petite taille : ils n'atteignent guère que deux à trois mètres de hauteur, si bien que leurs branches fleuries se déploient quasiment à hauteur d'homme. Se promener au milieu d'eux donne l'impression de marcher à l'intérieur même d'un nuage de fleurs, le regard du visiteur se trouvant immergé dans la masse rose et blanche des pétales. D'autre part, les Omuro-zakura fleurissent tardivement : alors que la plupart des cerisiers de Kyoto s'épanouissent dès la fin mars, ceux du Ninna-ji n'atteignent leur pleine floraison qu'à la mi-avril. Le temple offre ainsi aux retardataires une dernière chance d'admirer la splendeur des sakura, lorsque le reste de la ville a déjà refermé sa parenthèse fleurie. C'est durant ces quelques jours que le Ninna-ji connaît son plus grand afflux de visiteurs, venus contempler la pagode à cinq étages se dressant au-dessus d'une mer de fleurs.
Fêtes, traditions et pèlerinage
Au-delà de la floraison des cerisiers, qui constitue à elle seule l'événement majeur du calendrier du temple à la mi-avril, le Ninna-ji entretient plusieurs traditions vivantes. Le temple est notamment le siège de l'école Omuro d'ikebana, l'art japonais de l'arrangement floral. Chaque année, élèves et maîtres exposent leurs compositions dans les pavillons du Goten, mariant la beauté éphémère des fleurs au raffinement des intérieurs aristocratiques.
Le Ninna-ji propose par ailleurs une expérience originale aux marcheurs et aux pèlerins. Sur les pentes du mont Jôju, qui domine le temple, se déploie un sentier de pèlerinage miniature, le « pèlerinage des 88 sites d'Omuro », inspiré du célèbre circuit des 88 temples de l'île de Shikoku. Ce parcours permet, en quelques heures de marche, d'accomplir symboliquement un pèlerinage qui exigerait normalement plusieurs semaines. Des journées de marche guidées y sont organisées certains dimanches, de la fin du printemps jusqu'à l'automne. Tout au long de l'année, le rythme des saisons offre au temple des visages différents : la fraîcheur du printemps fleuri, le vert profond de l'été, les érables flamboyants de l'automne et le silence enneigé de l'hiver.
Conseils de visite et accès
Le Ninna-ji s'étend sur un domaine vaste où l'on peut aisément passer une à deux heures. L'accès à l'enceinte est libre une grande partie de l'année, tandis que la visite du Goten et de ses jardins, ainsi que l'accès au verger pendant la floraison des cerisiers, font l'objet d'un droit d'entrée. Le temple est généralement ouvert de 9h à 17h, avec une fermeture avancée durant les mois d'hiver. Sa situation à l'écart du centre, dans le nord-ouest de Kyoto, en fait une étape idéale à combiner avec la visite des temples voisins du Ryôan-ji, célèbre pour son jardin sec, et du Kinkaku-ji, le pavillon d'or, tous deux accessibles à proximité.
Pour se rendre au Ninna-ji, le moyen le plus simple depuis la gare de Kyoto est de prendre un bus municipal ou un bus JR en direction du nord-ouest de la ville : le trajet dure une trentaine de minutes et dépose les voyageurs juste devant la porte du Niô-mon. Les amateurs de trains pittoresques préféreront emprunter la charmante ligne ferroviaire Keifuku Kitano (le « Randen »), un tramway au charme désuet qui relie le quartier d'Arashiyama à celui de Kitano. La station la plus proche du temple est alors la station Omuro-Ninnaji (御室仁和寺駅), située à quelques pas seulement de l'entrée. Cette dernière option, plus lente mais infiniment plus pittoresque, permet de découvrir au passage les quartiers résidentiels de l'ouest de Kyoto et constitue, en soi, une part du plaisir de la visite.
Sources :
• https://en.wikipedia.org/wiki/Ninna-ji
• https://www.japan-guide.com/e/e3929.html
• https://www.discoverkyoto.com/places-go/ninna-ji/
• https://kyoto-kinkaku.com/en/ninna-ji/
• https://www.japan.travel/en/spot/1146/
• https://ninnaji.jp/
Loin de l'agitation des sites les plus fréquentés du centre, le Ninna-ji séduit par son atmosphère paisible et la générosité de ses espaces. On y vient pour la beauté de son architecture, pour la sérénité de ses jardins de pierre et d'eau, et pour ce sentiment rare de marcher dans les pas des empereurs qui, jadis, choisirent ce lieu pour se retirer du monde.
Une fondation impériale au cœur de l'époque de Heian
L'histoire du Ninna-ji commence à la fin du IXe siècle, à une époque où Kyoto, alors appelée Heian-kyô, était la capitale florissante du Japon. La construction du temple fut entreprise en 886 sur ordre de l'empereur Kôkô. Mais le souverain mourut l'année suivante, en 887, avant d'avoir pu voir son projet achevé. C'est son fils, l'empereur Uda, qui mena l'entreprise à son terme et acheva le temple en 888, durant l'ère Ninna. C'est de ce nom d'ère que l'édifice tira son appellation définitive : à l'origine, le temple portait le nom de Nishiyama Gogan-ji (西山御願寺), le « temple du vœu impérial de la montagne de l'ouest ».
Le Ninna-ji occupe une place singulière dans l'histoire religieuse et politique du Japon, car il est intimement lié à la personne de l'empereur Uda. En 899, deux ans après avoir abdiqué, ce dernier prononça ses vœux monastiques et entra en religion au sein même de son temple. Il devint ainsi le premier d'une longue lignée de souverains et de princes impériaux qui prirent l'habit au Ninna-ji. Peu après, Uda se convertit au bouddhisme Shingon, et le temple adopta dès lors cette école ésotérique, qu'il n'a plus quittée depuis.
En 904, l'empereur retiré fit édifier au sud-ouest de l'enceinte une résidence monastique que l'on appela Omuro (御室), littéralement « l'auguste cellule » ou « l'auguste chambre ». C'est dans cette demeure qu'il vécut le reste de ses jours, et c'est de là que dérive le nom de l'école bouddhique dont le Ninna-ji est devenu le temple principal : l'école Omuro. Ce nom désigne aussi tout le quartier environnant et donnera plus tard leur appellation aux célèbres cerisiers du temple.
Le temple des princes impériaux : la tradition monzeki
Le Ninna-ji est l'archétype de ce que l'on appelle au Japon un temple monzeki, c'est-à-dire un monastère dont l'abbé était traditionnellement choisi parmi les membres de la famille impériale, le plus souvent un fils ou un petit-fils d'empereur. Cette particularité fit du Ninna-ji bien plus qu'un simple lieu de culte : il devint un véritable palais religieux où le faste de la cour côtoyait la discipline monastique. Jusqu'à la restauration de Meiji, on désignait d'ailleurs le temple sous le nom d'Omuro Gosho, le « palais impérial d'Omuro ».
Pendant près de mille ans, de la fin du IXe siècle jusqu'au XIXe siècle, le siège abbatial du Ninna-ji fut occupé par des princes de sang impérial. Cette tradition prit fin en 1867, lorsque le trentième abbé renonça à ses vœux dans le contexte des grands bouleversements de la restauration de Meiji et de la séparation du bouddhisme et du shintoïsme. Ce lien presque millénaire avec le trône explique le caractère résolument aristocratique de l'architecture du temple, où l'on retrouve partout les codes du palais plutôt que ceux d'un monastère ordinaire.
L'école Shingon Omuro et la spiritualité du temple
Le Ninna-ji est le temple principal (sôhonzan) de l'école Omuro de la branche Shingon du bouddhisme. Le Shingon, dont le nom signifie « parole véritable » ou « mantra », est l'une des grandes écoles du bouddhisme ésotérique japonais, le mikkyô. Elle fut introduite au Japon au début du IXe siècle par le moine Kûkai, plus connu sous son nom posthume de Kôbô Daishi, figure tutélaire vénérée dans l'ensemble du courant Shingon. Cette tradition place au cœur de sa pratique les rituels secrets, les mantras, les mudrâ (gestes sacrés des mains) et la contemplation de mandalas, par lesquels le fidèle cherche à atteindre l'éveil en cette vie même.
Au Ninna-ji, la divinité principale, le honzon, est l'Amida Nyorai, le bouddha de la Lumière infinie qui règne sur la Terre pure de l'Ouest. La statue de l'Amida vénérée dans le hall principal remonte à l'époque de Heian et fait partie d'une triade comptant parmi les trésors anciens du temple. Le Shingon vénère par ailleurs un vaste panthéon de bouddhas, de bodhisattvas et de divinités protectrices, dont on retrouve les représentations dans les différents halls de l'enceinte.
Le statut de temple principal confère au Ninna-ji une autorité particulière au sein de la branche Omuro : c'est de là que rayonnent l'enseignement, la formation des moines et la coordination de l'ensemble des temples affiliés répartis dans tout le Japon. Cette fonction de tête de réseau, héritée de plus d'un millénaire de continuité, fait du Ninna-ji non seulement un monument à visiter, mais un lieu de culte toujours bien vivant, où se déroulent quotidiennement offices, prières et rituels ésotériques. Le visiteur attentif percevra, derrière la beauté des bâtiments, cette dimension profondément spirituelle qui anime le site depuis sa fondation.
La reconstruction du XVIIe siècle
Comme nombre de temples de Kyoto, le Ninna-ji n'a pas traversé les siècles intact. Au cours du Moyen Âge japonais, et particulièrement durant la dévastatrice guerre d'Ônin (1467-1477) qui ravagea la capitale, une grande partie des bâtiments d'origine fut détruite par les incendies. Le temple resta longtemps en ruine.
Sa renaissance survint au début de l'époque d'Edo. Vers 1634, l'abbé du Ninna-ji obtint le soutien du shôgun Tokugawa Iemitsu, qui finança une vaste campagne de reconstruction. C'est à cette occasion, d'une rare générosité, que le temple reçut plusieurs bâtiments démontés du palais impérial de Kyoto, alors lui-même en cours de réaménagement. Cette circonstance exceptionnelle explique pourquoi l'on peut admirer aujourd'hui au Ninna-ji des édifices conçus à l'origine non pour un temple, mais pour la cour impériale. La plupart des bâtiments que l'on visite datent ainsi des années 1620 à 1645, et forment un ensemble homogène et remarquablement préservé de l'architecture du début de l'époque d'Edo.
La porte des Deux Rois : le Niô-mon
La visite du Ninna-ji commence par le franchissement de l'imposante porte d'entrée, le Niô-mon (二王門), ou « porte des Deux Rois ». Édifiée entre 1641 et 1645, cette structure monumentale s'élève à environ 18,6 mètres de hauteur. Sa silhouette puissante, coiffée d'une toiture de style irimoya à croupes et pignons, en fait l'une des trois grandes portes de temple de Kyoto.
Le Niô-mon est construit dans le style wayô, un style architectural d'inspiration purement japonaise dont les racines remontent à l'époque de Nara. À la différence de nombreuses portes de temple qui adoptent le style chinois plus austère, le Niô-mon affiche des lignes équilibrées et une élégance toute classique. De part et d'autre du passage veillent deux gardiens redoutables, les Niô, divinités musclées au visage farouche dont la mission est de repousser les forces malveillantes et de protéger l'enceinte sacrée. C'est l'un de ces gardiens, à la bouche ouverte, et l'autre, à la bouche fermée, qui donnent à la porte son nom et son atmosphère solennelle.
Le Goten : la résidence des abbés impériaux
Après avoir franchi la porte, le visiteur peut accéder, sur la gauche, à l'ensemble le plus raffiné du temple : le Goten (御殿), l'ancienne résidence des abbés. C'est ici que se ressent le plus intensément l'héritage palatial du Ninna-ji. Construit dans le pur style de l'architecture aristocratique de la cour de Kyoto, le Goten se compose d'une succession de pavillons élégants reliés par des galeries couvertes, dont le Shinden, le Kuro-shoin et le Shiro-shoin.
Les intérieurs des pavillons sont ornés de magnifiques cloisons coulissantes, les fusuma, recouvertes de peintures délicates représentant des paysages, des oiseaux et des scènes saisonnières. Tout y respire le goût raffiné de l'aristocratie japonaise, où la sobriété des matériaux naturels, le bois clair, le papier et les tatamis, s'allie à un sens exquis de la composition.
Mais le véritable joyau du Goten réside dans ses jardins. Le pavillon du Shinden ouvre au sud sur un jardin sec, sobre et lumineux, où un tapis de gravier blanc soigneusement ratissé est ponctué de quelques arbres taillés. Au nord, à l'opposé, s'étend un superbe jardin de promenade conçu pour être contemplé depuis la véranda. Aménagé dès le XVIIe siècle dans le style des jardins à étang, il s'organise autour d'un vaste plan d'eau alimenté par une cascade. Au-delà du bassin, le regard se perd vers la silhouette de la pagode à cinq étages qui se découpe sur la végétation, composant l'une des plus belles perspectives du temple. Le tracé du jardin et de sa cascade dessine, dit-on, la forme de l'idéogramme « cœur » ou « esprit » (心), thème cher à la spiritualité bouddhique. Au fil des saisons, ce jardin change de visage : les azalées au printemps, le miroir d'eau scintillant en été, puis les érables embrasés en automne offrent autant de tableaux différents, dans une mise en scène où la nature et l'architecture dialoguent en parfaite harmonie. Ce type de jardin de promenade, pensé pour être admiré assis depuis la véranda du pavillon, illustre la conception japonaise du paysage comme tableau vivant, où chaque pierre, chaque pin et chaque reflet de l'eau a été disposé avec une intention précise.
Le Kondô, ancien hall du palais impérial
Au fond de l'enceinte principale se dresse le Kondô (金堂), le « hall d'or », hall central et cœur sacré du temple. Ce bâtiment possède une histoire tout à fait singulière : il s'agit en réalité de l'ancien Shishinden, le hall principal du palais impérial de Kyoto, édifié en 1613. Lorsque le palais fut reconstruit durant l'ère Kan'ei (1624-1645), cet édifice prestigieux fut démonté puis transporté et remonté au Ninna-ji, où il fut converti en hall bouddhique.
Le Kondô constitue ainsi l'un des très rares témoignages conservés de l'architecture de palais de style shinden-zukuri du début de l'époque moderne, et il est à ce titre classé trésor national du Japon. À l'intérieur, on vénère la triade de l'Amida Nyorai, divinité principale du temple, entourée de peintures murales. Sa toiture ample et ses proportions élégantes trahissent encore aujourd'hui son origine palatiale, et l'on perçoit aisément qu'avant d'abriter des bouddhas, ce hall fut conçu pour accueillir les cérémonies de la cour.
La pagode à cinq étages
Élément le plus spectaculaire de la silhouette du Ninna-ji, la pagode à cinq étages (五重塔), ou Gojû-no-tô, fut achevée en 1644. Haute d'environ 36 mètres, elle domine l'ensemble de l'enceinte et offre, de presque tous les points du temple, un repère visuel d'une grande beauté.
Cette pagode présente une particularité architecturale remarquable : contrairement à beaucoup de pagodes anciennes dont les étages diminuent nettement de taille à mesure que l'on s'élève, les cinq toitures du Gojû-no-tô du Ninna-ji sont de largeur presque identique. Cette régularité lui confère une silhouette élancée, presque géométrique, caractéristique du style de l'époque d'Edo. Pour en saisir toute la majesté, il faut se placer directement à son pied et lever les yeux le long de ses étages superposés, dont chaque toiture se découpe avec netteté sur le ciel. À l'intérieur, autour du pilier central qui structure tout l'édifice, sont vénérées des divinités du panthéon ésotérique, dont le bouddha Dainichi Nyorai, figure suprême du bouddhisme Shingon.
Le Miei-dô et les autres bâtiments sacrés
Parmi les nombreux édifices que compte l'enceinte, le Miei-dô (御影堂) occupe une place de premier plan dans la dévotion. Ce hall, lui aussi construit avec des matériaux provenant du palais impérial, en l'occurrence l'ancien Seiryô-den, abrite les statues de trois personnages fondamentaux pour le temple : Kôbô Daishi, fondateur de l'école Shingon, l'empereur Uda, fondateur historique du Ninna-ji, et le prince Shôshin. C'est ici que se concentre la mémoire spirituelle et impériale du lieu.
Le temple compte d'autres bâtiments dignes d'intérêt, comme le hall de Kannon, le hall de conférences, ou encore le Kyôzô, le dépôt des sutras, construit dans un style d'inspiration zen et abritant des centaines de coffres de textes sacrés. Toutes ces structures, étalées sur un vaste domaine boisé, composent un paysage architectural d'une grande cohérence, où chaque édifice répond à une fonction rituelle précise.
Pour les amateurs d'art bouddhique, le temple conserve un trésor inestimable. La collection du Ninna-ji, exposée par roulement dans son musée, le Reihôkan, compte de nombreux trésors nationaux et biens culturels importants : statues anciennes, peintures, documents et objets liturgiques accumulés au fil de plus de mille ans d'histoire. Parmi les pièces les plus précieuses figure une statue assise du Yakushi Nyorai, le bouddha de la guérison, sculptée dans le bois de santal à l'époque de Heian. Le musée n'ouvre toutefois ses portes que lors d'expositions spéciales organisées au printemps et à l'automne.
Les cerisiers Omuro, joyau printanier du temple
S'il est une chose pour laquelle le Ninna-ji est universellement célèbre, ce sont ses cerisiers Omuro (御室桜), les Omuro-zakura. Ce verger d'une centaine d'arbres, planté à l'ouest de l'enceinte principale, constitue l'un des plus beaux sites de floraison de tout Kyoto, et il est classé parmi les lieux d'une beauté naturelle remarquable.
Ces cerisiers possèdent deux caractéristiques qui font tout leur charme. D'une part, ils sont de petite taille : ils n'atteignent guère que deux à trois mètres de hauteur, si bien que leurs branches fleuries se déploient quasiment à hauteur d'homme. Se promener au milieu d'eux donne l'impression de marcher à l'intérieur même d'un nuage de fleurs, le regard du visiteur se trouvant immergé dans la masse rose et blanche des pétales. D'autre part, les Omuro-zakura fleurissent tardivement : alors que la plupart des cerisiers de Kyoto s'épanouissent dès la fin mars, ceux du Ninna-ji n'atteignent leur pleine floraison qu'à la mi-avril. Le temple offre ainsi aux retardataires une dernière chance d'admirer la splendeur des sakura, lorsque le reste de la ville a déjà refermé sa parenthèse fleurie. C'est durant ces quelques jours que le Ninna-ji connaît son plus grand afflux de visiteurs, venus contempler la pagode à cinq étages se dressant au-dessus d'une mer de fleurs.
Fêtes, traditions et pèlerinage
Au-delà de la floraison des cerisiers, qui constitue à elle seule l'événement majeur du calendrier du temple à la mi-avril, le Ninna-ji entretient plusieurs traditions vivantes. Le temple est notamment le siège de l'école Omuro d'ikebana, l'art japonais de l'arrangement floral. Chaque année, élèves et maîtres exposent leurs compositions dans les pavillons du Goten, mariant la beauté éphémère des fleurs au raffinement des intérieurs aristocratiques.
Le Ninna-ji propose par ailleurs une expérience originale aux marcheurs et aux pèlerins. Sur les pentes du mont Jôju, qui domine le temple, se déploie un sentier de pèlerinage miniature, le « pèlerinage des 88 sites d'Omuro », inspiré du célèbre circuit des 88 temples de l'île de Shikoku. Ce parcours permet, en quelques heures de marche, d'accomplir symboliquement un pèlerinage qui exigerait normalement plusieurs semaines. Des journées de marche guidées y sont organisées certains dimanches, de la fin du printemps jusqu'à l'automne. Tout au long de l'année, le rythme des saisons offre au temple des visages différents : la fraîcheur du printemps fleuri, le vert profond de l'été, les érables flamboyants de l'automne et le silence enneigé de l'hiver.
Conseils de visite et accès
Le Ninna-ji s'étend sur un domaine vaste où l'on peut aisément passer une à deux heures. L'accès à l'enceinte est libre une grande partie de l'année, tandis que la visite du Goten et de ses jardins, ainsi que l'accès au verger pendant la floraison des cerisiers, font l'objet d'un droit d'entrée. Le temple est généralement ouvert de 9h à 17h, avec une fermeture avancée durant les mois d'hiver. Sa situation à l'écart du centre, dans le nord-ouest de Kyoto, en fait une étape idéale à combiner avec la visite des temples voisins du Ryôan-ji, célèbre pour son jardin sec, et du Kinkaku-ji, le pavillon d'or, tous deux accessibles à proximité.
Pour se rendre au Ninna-ji, le moyen le plus simple depuis la gare de Kyoto est de prendre un bus municipal ou un bus JR en direction du nord-ouest de la ville : le trajet dure une trentaine de minutes et dépose les voyageurs juste devant la porte du Niô-mon. Les amateurs de trains pittoresques préféreront emprunter la charmante ligne ferroviaire Keifuku Kitano (le « Randen »), un tramway au charme désuet qui relie le quartier d'Arashiyama à celui de Kitano. La station la plus proche du temple est alors la station Omuro-Ninnaji (御室仁和寺駅), située à quelques pas seulement de l'entrée. Cette dernière option, plus lente mais infiniment plus pittoresque, permet de découvrir au passage les quartiers résidentiels de l'ouest de Kyoto et constitue, en soi, une part du plaisir de la visite.
Sources :
• https://en.wikipedia.org/wiki/Ninna-ji
• https://www.japan-guide.com/e/e3929.html
• https://www.discoverkyoto.com/places-go/ninna-ji/
• https://kyoto-kinkaku.com/en/ninna-ji/
• https://www.japan.travel/en/spot/1146/
• https://ninnaji.jp/



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